Mon racisme, mon classisme, ma violence éducative

Hier soir, Libé a publié un éditorial sur le thème “c’est pas vrai, on n’est pas racistes”, un contrepoint développé depuis des mois par tout un ensemble de politiques, intellectuels, journalistes, j’en passe. Si la question n’était pas si grave, j’y verrais volontiers une proximité avec les querelles enfantines, qui à l’accusation “Elle m’a tapé!!!”, se voit répondre “C’est pas vrai, je l’ai pas fait exprès!”.

Je ne suis pas philosophe, donc incapable de disserter de la justice, de l’intentionnalité et de l’intersubjectivité. En revanche, ma (trop) grande expérience parentale de ce genre de conflits me dit qu’ils ne sont jamais simples à résoudre, ne serait-ce que parce que deux vérités incompatibles coexistent: les premiers ont besoin que leur agression soit reconnue, et c’est légitime. Les autres refusent que leurs actes soient qualifiés sans tenir compte de leurs intentions, et c’est légitime aussi. Le problème avec le racisme, c’est que c’est toujours les mêmes qui prennent les coups dans la gueule depuis des siècles, alors forcément, ils en ont un peu marre de devoir compatir avec leurs agresseurs, fussent-ils involontaires.

Mais je ne suis pas une personne racisée, je ne m’avancerai donc pas plus loin dans mes supputations hasardeuses sur la réalité de leur quotidien. En revanche, je suis une personne qui a souvent désiré contribuer à la lutte contre le racisme, et de ce point de vue là, j’ai envie de me demander comment on a pu en arriver là. Comment est-ce que des gens “de gauche”, qui ont – en principe – choisi d’inscrire leur idéal politique dans l’avènement d’un monde plus juste, moins inégal, moins discriminant en soient réduits à développer ce genre d’argumentaire immature.

La première fois que j’ai voulu lutter contre le racisme, j’avais 13 ans. Le Front National avait été élu à la mairie de Vitrolles et ça me faisait très peur, moi qui m’était jurée à 5 ans de quitter le pays le jour où Le Pen serait Président. Leur discours sur la préférence nationale, la censure des journaux dans les bibliothèques municipales, je trouvais tout ça nauséabond et indigne de notre pays. Moi j’écoutais Noir Désir, je rêvais d’un monde où quelques soient nos origines et notre couleur de peau, nous pourrions vivre en frères et soeurs. Pourtant chaque matin, je collais à grand renfort d’eau et de gel les quelques frisettes que formaient mes cheveux et j’évitais soigneusement de m’habiller en blanc pour ne pas faire ressortir la carnation de ma peau – très légèrement hâlée – et qu’on me prenne pour une arabe. Le racisme m’habitait déjà.

A 15 ans, je décidais de rejoindre une association anti-raciste, parce que j’avais très envie de prendre ma part dans la construction d’un monde nouveau et que j’en avais un peu marre de m’en tenir à réclamer d’avoir plus souvent des frites au self. C’est comme ça que j’ai assisté à une réunion du MRAP, invitée par trois filles d’une autre seconde de mon lycée qui y étaient adhérentes. Ce fut ma dernière réunion. Mon cerveau s’est bloqué au moment même où un des vieux-en-cheveux-longs de la réunion a aligné les mots “ces gens-là” pour parler des personnes racisées. Personne n’a vraiment compris pourquoi j’ai pris la mouche pour “si peu”, et je n’avais pas les mots pour l’expliquer. Mais pour moi, faire de la lutte contre le racisme en disant “ces gens-là”, ça n’allait pas être possible.

Alors j’ai décidé de traîner ma couenne à SOS racisme. Un type qui m’appelait “camarade” m’avait filé un rendez-vous à Denfert. Pour la provinciale que j’étais, rien que ça, c’était hyper excitant. Il m’a emmené dans un amphi de la Sorbonne pour assister à leur réunion. A deux doigts de défaillir de bonheur, je me sentais au centre de l’Univers. Et puis on m’a distribué un “argumentaire”, un truc pour répondre aux arguments des “racistes” avec des chiffres et tout et tout. En gros, à ceux qui disaient qu’il fallait renvoyer les étrangers chez eux parce qu’ils mangeaient le pain des français, il fallait répondre en taux de PIB pour montrer que les étrangers étaient une “richesse”. Re-blocage cérébral, pas de chance. C’était ça leur argumentaire anti-raciste? Dire qu’on gardait les étrangers juste parce qu’ils étaient “rentables”? Ciao la compagnie. Ciao mon idéalisme aussi.

Ce qui ne m’empêchait pas de militer activement, vu le formidable terrain d’expérimentation que m’offrait la plupart des repas de familles et les insanités que proférait régulièrement un grand père très droitier. Mais je ne bronchais pas quand la mère d’une copine disait que les arabes sentaient bizarre “à cause de ce qu’ils mangeaient”, pas plus que je ne réagissais quand un cousin avançait que les hommes ne pouvaient pas être violés “parce qu’un homme, quand ça veut pas ça veut pas” ou que les lesbiennes ne faisaient pas “vraiment” l’amour parce qu’elles n’avaient pas de pénis. Le racisme, la culture du viol et l’homophobie étaient en moi.

En réalité, je m’interroge (et j’invite une partie de nos politiques à faire de même): Comment peut-on avoir la certitude de combattre activement ce qui nous habite en réalité profondément?

Si je me défends d’être raciste après ce que je viens de vous confier (et qui, malgré mes efforts, continue de s’incarner dans mon quotidien), suis-je réellement plus crédible qu’une Marine le Pen qui menace de traîner en diffamation quiconque dirait que son parti est raciste?

Je sais que certain-e-s d’entre vous vont vouloir me rassurer: “mais non, toi tu n’es pas comme ELLE, toi tu n’es pas VRAIMENT raciste”. Pourtant, je vous l’assure, je n’ai pas besoin d’être rassurée, la seule chose qui peut différencier mon racisme de celui de Marine Le Pen est ma volonté d’en prendre conscience, ma résolution de ne pas le nier autant que possible et de considérer qu’il conditionne potentiellement une partie de mes actes et qu’à ce titre, je dois être vigilante.

En France, être raciste est une insulte, c’est même un délit. Il me semble que beaucoup s’accorderont à dire que c’est une bonne chose (par permet de punir des discriminations à l’embauche, au logement, … ou d’aggraver les circonstances d’une agression) mais peut être en même temps une formidable hypocrisie… car en renvoyant ce terme au seul domaine du pénal, on s’interdit de voir à quel point il est ordinaire et étendu.

J’ai une hypothèse explicative pour ça (n’en déplaise à Manuel Valls, expliquer n’est pas excuser), peut être les sociologues pourront me dire si elle est un tant soit peu pertinente ou juste d’une banalité profonde. La société dans laquelle nous vivons est imprégnée de ce que certains ont pu appeler la “pensée managériale”, qui donne part belle aux décisions des individus, à leur libre-arbitre, aux “projets” qu’ils élaborent, aux objectifs qu’ils se donnent, à l’évaluation qu’ils faudra en faire. Dans le domaine de l’éducation que je connais un tout petit peu mieux, le sociologue Gérard Neyrand a montré de quelle façon cette façon de voir a totalement bouleversé les actions de soutien à la parentalité et a conduit en particulier à nier les influences sociales, les inégalités qui les accompagnent et finalement à stigmatiser les parents des milieux populaires arguant que ne pas avoir d’argent, de logement, de perspectives d’avenir, de travail, de reconnaissance sociale, ne pouvait en aucun cas être une “excuse” (ni même une explication) à leur “démission parentale” et aux éventuels écarts de conduite des enfants.

Avec l’idéologie managériale, nous avons acquis la certitude de notre autonomie, de notre capacité d’auto-détermination, de notre libre arbitre absolu. Cette vision n’est plus depuis longtemps cantonnée à l’entreprise et je la soupçonne même d’être en très bonne place dans tout ce qui a trait au développement personnel. Hier encore, je lisais sur facebook à propos du fameux exemple de la grenouille dans la casserole d’eau qui se fait griller parce que la température monte peu à peu: “ce n’est pas l’eau chaude qui a tué la grenouille, c’est son incapacité à réagir à temps”. Dans cette vision là, l’individu est seul responsable de sa propre existence, l’individu fait seul son bonheur ou son malheur, pointer l’environnement est irresponsable, quand on veut on peut, tout est une question de priorités, ça ne vous rappelle rien cette petite musique d’ambiance sociale? L’idée pourrait paraître chouette (quoique) si elle n’était pas très incomplète. Quoiqu’on fasse, le groupe dans lequel nous grandissons modèle notre vision du monde, nos représentations, jusqu’à nos réflexes les plus primaires.

Quand mon père a souhaité devenir végétarien pour ne plus être responsable du meurtre d’animaux et qu’il continuait à saliver abondamment en sentant l’odeur du poulet rôti, il n’était pas vraiment libre.

Quand mes ami-e-s militent pour l’abolition des notes à l’école et s’en reviennent les joues rouges de plaisir parce qu’elles ont validé leur MOOC en un temps record, illes ne sont pas vraiment libres.

Quand je vois le regard condescendant d’un gauchiste sur l’adolescente de 14 ans qui a décidé de faire son stage de 3ème comme serveuse dans un bar, je ne vois pas le regard d’un homme vraiment libre.

Quand mes ami-e-s  s’engagent en faveur de la non violence éducative et qu’elles sentent monter une énorme envie de donner une fessée à cet enfant qui a traversé la route en courant sans regarder ni attendre un signal, elles ne sont pas vraiment libres.

Quand les beaux jours reviennent et avec eux l’envie de sortir les jupes du placard, et que j’inflige à mes jambes le feu du rasoir avant d’exposer mes jambes aux regards, je ne suis pas vraiment libre.

Tous les enfants grandissent et sont impactés par ces normes, ces valeurs, ces tabous qui sont ceux de leur groupe, des sociétés dans lesquelles ils sont inclus. On ne les apprend pas comme on réciterait une leçon, ils nous sont imprimés dans notre corps, nos émotions, nos sensations, nos désirs, notre grille de lecture du monde. En France, nous grandissons souvent dans le racisme, le sexisme, la norme hétérosexuelle et cis-genre, l’âgisme, la violence éducative et institutionnelle, le spécisme, le validisme, le classisme, j’en oublie évidemment…

 

Tous ces combats ne seront pas les nôtres, parce que les journées ne comptent que 24H, parce que nous ne sommes pas toujours légitimes pour les mener, parce qu’il y a un temps pour les luttes et un temps pour prendre soin de soi. Loin de moi l’idée d’appeler les humains blancs bourgeois et valides à sauver le monde, ils ont bien trop souvent tenté de le faire plutôt que de balayer devant leur porte et pour des résultats plus que contestables, j’appelle simplement chacun à faire sa part.

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Ce que je ne sais pas

Parce que depuis quelques jours, tout le monde semble tout savoir et moi je ne comprends pas grand chose.

Edit du 23.11: A la réflexion, cet article sera évolutif. Car il y a malheureusement fort à parier que la liste va s’allonger…

 

Je ne sais pas pourquoi des gens peuvent vouloir en tuer d’autres qui ne leur ont rien fait.

Je ne sais pas pourquoi des gens qui s’ignorent peuvent soudain s’étreindre s’ils sentent leur vie en danger.

Je ne sais pas pourquoi des gens qui veulent en tuer d’autres, une ceinture d’explosifs au ventre, finissent par déclencher leur bombe à une distance qui transforme leur terrorisme en suicide.

Je ne sais pas pourquoi les gens ne hurlent pas quand ils ont peur.

Je ne sais pas pourquoi j’ai autant pleuré ce jour là, et pourquoi je continue de pleurer de l’intérieur.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde dit que ces attaques doivent être planifiée de longue date. Alors que le seul truc difficile que je vois, c’est d’avoir suffisamment de haine en soi pour tuer tant de gens.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde pense que c’est compliqué de trouver des armes, alors que ça fait des années que les journalistes ont montré comme c’était simple.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde semble avoir oublié comme les adolescents sont enclins à être séduits par les mouvements sectaires, surtout ceux qui sont malheureux, surtout ceux qui cherchent une famille, surtout ceux que la société regarde comme des moins-que-rien.

Je ne sais pas pourquoi mon pays fait la guerre, là-bas, alors que ça fait 60 ans qu’il n’a fait la guerre que là où il pensait pouvoir gagner de l’argent.

Je ne comprends pas pourquoi on perquisitionne tellement depuis une semaine.

Je ne comprends pas pourquoi on veut renforcer un plan Vigipirate dont on sait depuis des années que sa seule utilité est de rassurer ceux qui ne veulent tuer personne.

Je ne comprends pas pourquoi on pense encore qu’enfermer les gens entre méchants peut les rendre moins méchants.

Je ne comprends pas pourquoi les jeunes de banlieues ne se sont pas plus révoltés. Pas juste contre les flics et leurs contrôles quotidiens au faciès, mais aussi contre l’injustice d’une société, qui les parque, les stigmatise, et vide leur existence de toute perspective, de tout avenir, de tout espoir.

Je ne comprends pas pourquoi notre école de la République est en train de devenir un lieu de délation. De peur que ces jeunes déracinés et désorientés puissent trouver auprès de leurs enseignants le peu de chaleur, d’écoute et de confiance qui leur permettrait de ne pas résoudre leurs problèmes à coup de kalachnikov?

Je ne comprends pas pourquoi, s’il a été possible à un père de rejoindre Daech dans l’espoir d’exfiltrer son fils, comment il se pourrait que ce ne soit pas possible s’agissant des renseignements français. Certains jours, je me dis qu’ils savaient, ou presque, et que peut être certains décident qui doit vivre ou mourir, comme lorsque Turing a déchiffré Enigma. Je les plains, et je tremble, parce que je ne suis pas sûre que ma petite vie en vaille la peine.

Je ne comprends pas pourquoi il pourrait être intéressant pour une organisation terroriste désireuse de faire son trou de tuer une centaine de personnes pour avoir le plaisir de subir une riposte à base de bombardements stratégiques de grande ampleur.

Je ne comprends pas la tête de petits garçons va-t-en guerre de nos dirigeants.

Je ne comprends pas comment on peut lutter pendant 200 ans pour la construction d’une démocratie, et la laisser mourir en une nuit.

Je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas meilleurs que ceux qui nous ont précédés. Je ne comprends pas pourquoi personne ne semble voir ça.

Je ne comprends pas pourquoi nous refaisons toujours les mêmes erreurs.

Je ne comprends pas pourquoi nous n’entendons pas ceux qui appellent à une action joyeuse, heureuse, volontaire, responsable, consciente, déterminée, citoyenne. Pourquoi nous n’entendons que les oiseaux de morts.

Je ne comprends pas pourquoi nos portes ne sont pas “ouvertes” pour les migrants.

Je ne comprends pas pourquoi nous devrions sacrifier notre existence à notre sécurité. A ces enfants qui traversent des ravins à l’autre bout du monde pour aller à l’école, leur demande-t-on de rester analphabètes chez eux, mais en vie?

Je ne comprends pas pourquoi nous devrions croire que ces tueurs en veulent à notre “mode de vie” nous qui avons des années durant colonisé, asservi, confisqué, pillé, déstructuré, commandé, tué, bien loin de chez nous. Nous qui continuons à affamer l’Afrique, à vendre des armes et des machines de guerre au plus offrant, nous qui nous habillons du travail des enfants, et payons notre prétendue indépendance énergétique de l’exploitation à mort de milliers de travailleurs des mines d’uranium et de leur famille.

Je ne comprends pas pourquoi notre laïcité ne met pas tout en oeuvre pour protéger les musulmans de France, menacés dans leur liberté d’exercer paisiblement leur religion.

Je ne comprends pas pourquoi nous leur demandons de se désolidariser. Alors qu’ils sont les premiers à lutter chaque jour contre les fanatiques. Les catholiques français ont-ils du se désolidariser pour les crimes de Franco?

Je ne comprends pas pourquoi nous comprenons pas le désir d’appartenance, de réalisation de soi, de reconnaissance, de ces jeunes qui partent à l’autre bout du monde trouver dans l’instinct de mort le souffle de vie que nous n’avons pas su leur donner.

Je ne comprends pas pourquoi nous refusons d’agir en adultes responsables.

Je ne comprends pas quel monde nous sommes en train de construire.

Je ne comprends pas pourquoi mon pays se considère en guerre aujourd’hui plus qu’en janvier dernier.

Je ne comprends rien.

 

 

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La médecine du Moyen Age doit retourner d’où elle vient.

Je me souviens avec précision de la première fois que j’ai lu sur le forum E-carabin les premières déclarations d’étudiants en médecine faisant état d’examens vaginaux/rectaux réalisés sans consentement sur des patient-e-s anesthésié-e-s. Ecoeurement, colère, indignation, j’avais gagné une bonne insomnie: Comment celles et ceux entre les mains de qui je remettais ma vie pouvaient se permettre de profaner ainsi mon corps inconscient? Suffisait-il qu’ils jettent sur moi l’immensité verte des champs chirurgicaux pour transformer mon être en un vulgaire tas de chairs et de miasmes, moins qu’un mannequin d’entraînement dont on respecterait (au moins!) le coût exorbitant?

C’est de cette colère et de cette indignation que tremblaient mes mains lorsque j’ai écrit ce tweet, qui devait ouvrir la voie à la mobilisation #TVsousAG contre la réalisation des touchers vaginaux à but de formation des médecins sans consentement des patients.

Près d’un an après, les résultats sont considérables, au delà de tout ce que nous aurions pu espérer au moment où est parue la tribune que j’ai cosigné avec Clara De Bort et Marie Hélène Lahaye. Des milliers de personnes indignées, des dizaines d’articles de presse consacrés au sujet, plusieurs documentaires, des enquêtes montrant qu’il ne s’agissait en rien d’une pratique anecdotique, une pétition réunissant plus de 7000 personnes. La semaine dernière, la Ministre de la Santé Marisol Touraine a annoncé les premières mesures visant à lutter activement contre cette pratique scandaleuse, bien résolue à y mettre un terme.

Pour autant, chaque fois que nous nous plongeons dans les réactions d’une quantité de médecins qui s’expriment sur les réseaux sociaux , il nous semble que le chemin à parcourir est toujours considérable.

On me dit que notre combat salit l’image de la médecine, je réponds que ce sont ces médecins irrespectueux qui la salissent.

On me dit que notre combat oublie les médecins bienveillants, qui sont eux-mêmes chaque jour exposés à cette violence, je leur dis que ce sont eux (et leur action, et l’espoir qui nous ont donné) qui nous permis de crier l’inadmissible.

On me dit que les commentaires sur Internet peuvent avoir été écrit par n’importe qui, que je ne prends que des exemples qui accablent la profession, je vous réponds lisez ceci

Ceci, c’est le texte d’une médecin, ordinaire, qui assume ses propos en son nom, et revendique haut et fort la pratique des touchers intimes sans consentement. Je l’ai choisi car à lui seul, il regroupe tout ce que nous avons entendu depuis des mois, tout ce à quoi nous avons patiemment répondu, tout ce que nous avons combattu. Voici ses arguments:

1- Nous ne faisons pas ça par plaisir car en réalité votre corps nous dégoûte. 

“Aller fourrer ton doigt dans l’intérieur d’une personne que tu ne connais pas, pour y sentir ou palper quelque chose que tu ne connais pas non plus, c’est une situation qu’on recherche frénétiquement à éviter le plus possible dans ses jeunes années d’études”

Votre plaisir ou déplaisir ne nous regarde pas! Si nous vous dégoûtons, changez de métier! Je refuse d’avoir honte de posséder une vulve, ou un anus. Détestez nous si cela vous chante, mais respectez-nous, toujours, inconditionnellement! 

2- Nous mentons pour le bien des gens.

“Il est vrai que c’est là alors l’occasion de ressentir la dureté d’une tumeur, son adhérence aux organes adjacents, sa fixité, et le sang qui se trouve sur tes doigts au retrait.  En gros, c’est pas une sensation géniale du tout. Par contre elle est relativement inoubliable, et s’apprend en quelques clics de doigts.  Et tout ceci sans ennuyer le ou la patiente, puisqu’il vient d’être endormi par l’anesthésiste en vue de son intervention.”

“Quelle vérité expliquer au malade?  Imaginez un instant un jeune médecin  en formation s’adressant ainsi à un patient : bonjour Monsieur, bonjour Madame, en fait on sait que vous avez un cancer du rectum, et moi j’ai besoin d’apprendre, donc si vous voulez bien est-ce que je peux vous refaire le toucher rectal, juste pour sentir comment est une tumeur, parce que moi il faut que je sache pour la prochaine fois, quand je serai un grand docteur tout seul dans mon cabinet”

“Quand le malade est éveillé, et consentant au toucher, la plupart du temps, il n’a pas conscience que le jeune médecin l’examine, non pour établir un diagnostic, mais pour apprendre.”

Vous vous croyez forts parce que vous parlez sans trembler de cancer, du désespoir des gens qui se savent condamnés, de la puanteur de la mort, et de son obscénité. Vous vous croyez si forts que vous nous tenez dans l’ignorance, que vous bafouez notre statut de personne et notre droit au respect. De quoi croyez-vous nous protéger lorsque vous nous mentez? De la vérité? Ou de votre propre lâcheté?

3- Pour nous un nez, c’est comme un vagin. C’est vous qui êtes des pervers-es.

“Pour un médecin, l’intérieur, ce n’est pas différent de l’extérieur. Un orifice interne s’explore aussi naturellement que la peau, que la bouche, que le nez. […]Étant donné que nous touchons l’extérieur et l’intérieur des patients, on peut nous accuser de tout un tas de choses fantasmatiques. Mais nous ne fantasmons pas. En revanche l’interprétation qui est faite de nos gestes pose problème.”

Pour vous, peut être; pour nous NON. Votre vérité, votre vécu, n’est pas plus légitime que le nôtre. Si JE me sens agressée, TU dois changer ton comportement. Si JE me sens violée, TU dois arrêter. Si JE dis NON, TU dois me respecter.

4- Nous sommes des être supérieurs, vous nous devez soumission.

“Notre métier, le seul au monde, nous autorise à toucher autrui nu, et pour bien faire, nous devons absolument éduquer notre toucher.”

“Ce geste réalisé par un étudiant en médecine juste pour apprendre peut paraître agressif dans tous les cas, que le patient dorme ou non. Mais il peut aussi sauver des vies…”

Ce n’est pas votre “métier” qui vous autorise à me toucher nue, mais MOI seule. Comment pouvez-vous prétendre sauver ma vie alors que vous me mentez, vous me menacez, vous me déniez, vous me profanez et m’insultez.

Ma vie vaudrait-elle plus que mon existence?

La mobilisation continue, la bienveillance des médecins que j’ai eu la chance de rencontrer m’accompagne, ma colère accumulée auprès des nombreuses confidences que nous avons recueillies aussi, plus que jamais, je vous invite à faire entendre votre voix.

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Mais COMMENT peux-tu être POUR l’éducation “bienveillante” et écrire CA???

Voilà à peu de choses la question qu’on me pose depuis que j’ai écris ces deux textes (celui ci et le dernier en date, celui là) sur le média en ligne Slate.

Pour certains, c’est l’incompréhension qui domine: ce n’est pas “logique”, on ne peut pas adhérer à une pensée et en critiquer certains aspects. Pour d’autres, c’est la crainte: mes propos seraient dangereux, sournois, de la manipulation en somme, je risquerais de les attirer dans le sillage de l’ENV (lire “éducation non violente”) avant de leur démontrer leur erreur alors qu’ils sont déjà tout acquis à ma cause.

Alors, pour nourrir quelque peu le débat, je me suis dit que je leur devais bien une petite explication.

Oui, on peut être “pour” une proposition éducative et en connaître les limites, les faiblesses. Tout le monde s’accordera à ce moment sur l’idée que je ne ferais jamais une carrière politique, où la mauvaise foi est une maladie endémique, et où bien souvent on ne manque pas de bonnes excuses pour présenter la réalité sous un jour favorable “pour le plus grand bien” de tous.

Quel politique se ferait élire en disant “Voici mon programme, je pense à l’heure actuelle qu’il est notre meilleure chance, mais je sais qu’il n’est pas parfait, je crains que ces éléments échouent, je sais qu’on risque de trouver un écueil ici”???

A titre individuel, la communication non violente (et l’éducation non violente également donc…) a été l’objet d’une véritable révolution. Pendant longtemps, j’ai su assez naturellement comment être empathique, ne pensez pas que c’était une chance ni que je suis vaniteuse en disant ça: c’était bien au contraire une vraie malédiction! Pleurer quand les gens pleurent, avoir peur lorsqu’ils tremblent, rire quand ils rient jusqu’à s’en demander si c’est bien sa propre émotion où si on est seulement la marionnette de ce que vivent les autres? Je savais être empathique mais je ne savais pas me protéger. Je donnais tout pour mes amis, j’ouvrais mon coeur sans réserve, et je prenais les coups de couteau en plein coeur. La CNV c’est certes “aimez-vous les uns les autres” mais aussi “vous faites partie de ces autres, VOUS êtes important”. La CNV m’a donc appris à utiliser ce que je savais faire intuitivement, ne plus en souffrir, et même en faire un sacré pouvoir.

Ecoutez par exemple les conférences de Marshall Rosenberg, écoutez l’espoir de construction d’une société plus douce et plus respectueuse de chacun qui en émane, écoutez sa douceur, sa patience, sa façon de ne jamais rien prendre pour lui, de toujours entendre dans la parole de l’autre la vraie demande le vrai besoin qui y est caché.
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, je me souviens aussi de l’espoir palpable dans l’immense salle où étaient réunies plus de 300 personnes pour écouter Dominic Barter parler de justice restaurative. Ceci est MON histoire avec la CNV, et oui, j’y suis très attachée.

Alors pourquoi est-ce que j’écris des textes qui l’ébranlent?

Parce que pour moi, on ne peut pas fonder le respect qu’on doit à autrui sur un résultat scientifique. J’aime les sciences, très profondément aussi (peut être d’ailleurs devrais-je après ce billet écrire son corrollaire à destination de mes amis scientifiques?) mais je ne CROIS pas en la science. Le job de la science n’est pas de dire la “vérité”, tout comme son job n’est pas prescrire le monde: on peut l’utiliser comme éclairage sur ce qu’on vit, on peut l’utiliser comme aide à la décision mais on ne peut pas lui sacrifier son être. Que serait misérable une evidence based life qui oublierait l’individu, ce qu’il vit, ce qu’il espère, ce qui l’anime?

Je ne peux pas imaginer choisir de respecter mon enfant uniquement parce que les études ont montré que c’était “bon” pour son cerveau. Je veux le respecter parce que je l’aime, parce que je veux qu’il grandisse dans cette confiance, parce que je veux qui la transmette à ses enfants et aux gens qu’il aura la chance de côtoyer. Si une étude scientifique prouvait que vous devez battre votre enfant parce que c’est bon pour ses neurones, le ferez-vous? Vous riez, je le sens. Pourtant ce n’est pas une science très différente qui a proposé il y a moins de 10 ans de dépister les futurs délinquants à la maternelle…

On me dit “les neurosciences permettent de convaincre ceux qui ne croient qu’à ça, tant mieux si tu n’en as pas besoin”

Je ne peux pas mentir, je ne sais pas mentir. Si un raisonnement est pourri, je le dis, même s’il dessert ma cause. Et actuellement il semble que la majorité de la vulgarisation des neurosciences qui est proposée au grand public dans une perspective éducative soit une arnaque intellectuelle qui repose sur une inégalité contre laquelle je me bats au quotidien: la domination des “instruits” sur les autres. Je me bats pour que les savoirs soient accessibles au plus grand nombre (ne vous y trompez pas, je ne détiens pas le quart du début de commencement de solutions, mais j’y travaille activement…), je me bats pour que les gens récupèrent le droit de discuter, de contredire, d’interroger les “sachants”, pour qu’ils puissent poser leurs questions et obtenir des réponses, sans jugement, sans commisération, sans mépris. C’est ce que nous avons commencé à faire sur les V.I.

Je ne dis pas que les neurosciences sont une arnaque, bien au contraire! Je les trouve fascinantes, elles ont ouvert un champ inespéré dans la compréhension de nous-même et de ce qui nous entoure, mais elles ne peuvent pas nous dire comment nous aimer, comment cohabiter, comment vivre. Et puis surtout, si fascinantes qu’elles sont, elles méritent une vulgarisation à leur hauteur, une vulgarisation qui rendent les gens CAPABLES, et non SOUMIS.

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Quand j’étais petite, on naissait par le vagin de nos mères

Le monde de la périnatalité est plein de conflits, de tensions, de guerres même: pour ou contre l’allaitement, pour ou contre la péridurale, pour ou contre la césarienne, pour ou contre le portage, pour ou contre le cododo. Pour ma part, j’ai tranché la question le jour où j’ai découvert la parentalité 2.0 : je suis pour le choix, libre et informé, de chacune sans jugement moral ni pression psychologique. C’est assez facile de dire ça, et me direz-vous, assez consensuel… car la véritable difficulté est de savoir quelle information dispenser pour être réellement informatif sans être normatif.

J’ai choisi d’allaiter mes enfants au sein, et de privilégier des accouchements physiologiques, j’ai même accouché deux fois chez moi accompagnée d’une sage femme libérale. Des choix que j’ai fait parce qu’ils avaient du sens pour MOI et qu’ils me semblaient pour MOI les plus simples, les plus sécuritaires compte tenu de ma culture, de mon histoire, mon couple, mon environnement. Des choix pour lequel je suis prête à me battre pour que d’autres puissent continuer à les faire mais sans tenter d’y voir une panacée pour toutes. Des choix pour lesquels j’ai parfois reçu des informations, j’ai parfois âprement du la chercher, et contre lesquels j’ai parfois subi des pressions.

La question de savoir quelle information donner pour quel choix vient d’émerger à nouveau au Royaume Uni où vient de paraître dans le prestigieux journal scientifique New Scientist un article plaidant pour banaliser le recours des femmes à la césarienne sans indication médicale et réclamer une information éclairée sur les risques de l’accouchement vaginal voire la signature d’un formulaire de consentement (au même titre que le protocole prévu en cas de césarienne). 

La société du risque zéro

Il faut le reconnaître: nos sociétés occidentales vivent dans une sécurité médicale accrue à tel point qu’il est souvent difficile de déterminer si telle ou telle option médicale est plus sécuritaire tant l’une et l’autre ne varient dans leurs résultats que de quelques pouièmes. En effet, les différences sont souvent si faibles qu’elles sont écrantées par la majorité des autres facteurs sociaux, économiques ou individuels (d’ailleurs appelés “facteurs confondants” dans les études, c’est à dire à l’origine de divers biais). Bref, il se pourrait bien que là où on cherche des certitudes claires avec lesquelles agir, on ne trouve qu’une réalité, ni rose ni verte.

Par exemple, concernant les bienfaits pourtant bien reconnus de l’allaitement maternel sur les prématurés l’Institut Cochrane, référence incontestée en matière de revue de la littérature scientifique, conclut en 2014 que:

Chez les prématurés et les nourrissons de faible poids de naissance, l’alimentation au lait maternisé par rapport au lait maternel de donneuses a pour résultat un taux plus élevé de la croissance à court terme mais également un risque plus élevé de développer une entérocolite nécrosante.

Il faudrait donc choisir entre croissance rapide (vitale pour ces bébés) et survenue de complications digestives potentiellement graves.

De même en 2013, Cochrane a plaidé en faveur d’une meilleure considération du nombre croissant d’études montrant que l’accouchement à domicile planifié était tout aussi sécuritaire que l’accouchement à l’hôpital pour les mères sans pathologie prééxistante et ce, en dépit des représentations communes des parents et des praticiens craignant plutôt ce type d’accouchement.

On peut également noter la relative vacuité des débats enflammés autour des études s’intéressant aux effets des faibles consommations d’alcool ou de caféine pendant la grossesse à propos desquels les scientifiques ne semblent pas réussir à conclure en faveur d’un risque mesurable.

Pourrait-il en être de même pour l’accouchement par césarienne VS l’accouchement vaginal? Sur ce point, Cochrane ne s’avance pas trop: les données fiables sont trop manquantes.

Il n’existe pas de preuves issues d’essais contrôlés randomisés sur lesquelles baser des recommandations pour la pratique concernant la césarienne pour des raisons non médicales à terme. En l’absence de données d’essais, il est urgent d’effectuer une revue systématique des études observationnelles et une synthèse des données qualitatives afin de mieux évaluer les effets à court et long terme de la césarienne et de l’accouchement par voie basse.

Quels risques pour quel type d’accouchement?

Pour les partisans de la césarienne “choisie”, comme la médecin québecoise Louise Duperron, ce mode d’accouchement présente certes des risques, mais qui semblent acceptables au regard du recours fréquent et légal à d’autres interventions “de confort”:

Il est maintenant reconnu par le monde médical que la patiente a droit à la participation active dans le choix de son traitement médical, incluant le mode de son accouchement. On accepte qu’une patiente ait recours à la chirurgie esthétique si elle a pu donner son consentement éclairé. On devrait accepter le même principe pour la césarienne sur demande.

Louise Duperron estime également que les “risques” de l’accouchement vaginal font l’objet d’une désinformation, et que le recours à la césarienne permet de s’affranchir de nombre de ces risques:

Les risques d’hémorragies maternels reliés à l’atonie utérine augmentent avec l’accouchement vaginal induit ou non, la rétention placentaire et la césarienne d’urgence. La césarienne sur demande permet de les éviter […]Comment mieux éviter les risques de transmission des infections périnatales comme l’herpès, l’hépatite, le virus de l’immunodéficience, le papillome humain ou le streptocoque B qu’en faisant une césarienne avant la rupture des membranes. En prévoyant la césarienne entre la 39e et la 40e semaine, on devrait diminuer le risque de mort in utero de façon significative puisque l’on sait que ce risque augmente avec le terme. […] L’absence de travail permettra de diminuer les complications reliées à l’accouchement vaginal dont les risques d’hémorragies cérébrales, de dystocie de l’épaule, de trauma du plexus brachial, de fracture du bras et de la clavicule, de dépression du système nerveux central et d’asphyxie.

Les partisans de la césarienne choisie accusent enfin l’accouchement vaginal d’être responsable de la majorité des incontinences urinaires et anales chez la femme et pensent que le contrôle que permet la césarienne est le plus adapté à notre époque:

La césarienne sur demande permet un meilleur contrôle sur l’environnement. Elle assure une meilleure planification au travail et à la maison. Elle assure que le médecin et l’anesthésiste seront là lors de l’accouchement.

Souvent la peur de la douleur va contribuer pour beaucoup dans le choix de la césarienne. La patiente a peur d’être en travail et de ne pas être soulagée lorsqu’elle le désirera.

Notons tout de même que la France est l’un des seuls pays à promouvoir et rembourser la rééducation périnéale après les accouchements, dont l’efficacité pour réduire les incontinences et prolapsus est aujourd’hui attestée.

D’autres médecins comme Vania Vimenez se montrent beaucoup plus nuancés, et insistent notamment sur la nécessité de reconnaître les risques à court terme de la césarienne mais aussi de prendre en compte dans la décision finale les risques à moyen et long terme. A moyen terme, elle pointe les risques d’hystérectomie, d’anémie grave, elle souligne le nombre important de réhospitalisations pour infection, les douleurs prolongées en post-partum, la convalescence plus longue et le plus grand nombre d’échecs d’allaitement. A plus longue terme elle évoque des risques ultérieurs de grossesse extra-utérine, et dans le cas d’une future nouvelle grossesse un risque augmenté de mauvaise insertion du placenta, de décollement placentaire, de mort foetale in utero, ou encore un risque de rupture utérine.

Elle regrette également que le vécu personnel de la parturiente dans le cas d’un accouchement vaginal ne soit pas davantage considéré et s’inquiète d’une perte de savoir pratique des médecins uniquement confrontés à des césariennes:

Dans ces études, certains aspects demeurent négligés : la valeur accordée à un accouchement vaginal, l’aspect spirituel de l’accouchement ainsi que les enjeux de maîtrise de soi et de sentiment de contrôle. […] Malheureusement, le mal est fait, et bon nombre d’accoucheurs ont perdu les habiletés nécessaires pour faire l’accouchement d’un bébé se présentant par le siège.

Pour l’association française Césarine, la preuve d’une réelle demande des femmes en matière de césarienne “choisie” est encore à apporter:

Par exemple, aux Etats-Unis, une conférence d’état de l’art sur la césarienne sur demande maternelle indique que “on estime qu’approximativement 4 à 18% des césariennes sont sur demande maternelle” (ce qui correspond à environ 1% à 4,5% des naissances) et ajoute que “la validité de ces estimations est discutable” – en effet la plupart des hôpitaux n’enregistrent pas la notion de “demande maternelle” dans leurs dossiers.

A l’inverse, pour l’étude Listening to Mothers, qui a interrogé 1574 mères en 2006, une seule mère a effectivement déclaré avoir demandé une césarienne… soit 0,06% de toutes les naissances. On est donc loin de l’image d’Epinal qui veut que l’augmentation du taux de césariennes soit due à une augmentation de la demande maternelle.

Pour cette association la “demande” en matière de césarienne est moins le fait des parturientes que celle de leur médecin:

L’étude Listening to Mothers s’est explicitement intéressée à cette question, et “9% des mères ont répondu avoir ressenti une pression de leur praticien pour qu’elles acceptent une césarienne”.

Les préférences personnelles de l’obstétricien peuvent aussi entrer en ligne de compte […]”17% des femmes obstétriciennes à Londres avec une grossesse simple choisiraient une césarienne de convenance pour elles-mêmes” (ce chiffre n’est pas une généralité, une étude belge ne donne qu’un chiffre de 2%, une étude australienne 11%). Si ces personnes font ce choix pour elles-mêmes, on peut imaginer qu’elles auront tendance à inciter leurs patientes à en faire de même.

Signalons enfin la position du CNGOF (Collège National des Gynécologues Obstétriciens Français), clairement opposés à l’idée qu’une femme puisse décider elle-même d’un éventuel recours non justifié médicalement à la césarienne:

La demande de césarienne n’est en effet souvent que l’expression implicite d’une peur de l’accouchement. L’acceptation d’une césarienne de convenance personnelle devrait avoir été précédée, outre le devoir d’information, d’un effort de compréhension de la demande, puis d’orientation du choix, voire de persuasion.

Et si l’enjeu était moins scientifique qu’idéologique ?

A la vitesse où vont les progrès médicaux et techniques, il ne semble pas farfelu de penser que dans un avenir plus ou moins proche les différences de risques foeto-maternels entre accouchement vaginaux et césariennes diminuent encore, jusqu’à devenir indistinguables. En France, une naissance sur cinq se fait par césarienne, aux Etats Unis c’est un enfant sur trois, et au Mexique quasiment un sur deux. Il n’est pas non plus farfelu de penser que ce taux tendra à augmenter encore dans les décennies à venir. Dès lors choisir ne pourra alors plus se réduire à comparer les bénéfices/risques de deux propositions médicales, il s’agira également d’un acte à portée idéologique.

Que choisirons nous alors?

La césarienne? Suivant les diktats d’une société qui fait de l’enfant (et de la vie toute entière!) un projet comme un autre dont il faudrait planifier et contrôler les moindres détails?

L’accouchement vaginal? Suivant le point de vue naturaliste et essentialiste de Michel Odent, obstétricien à l’origine en France des naissances dans l’eau qui s’inquiète de ce précédent dans l’histoire de l’évolution humaine que représente l’arrêt massif des naissances par voie vaginale.

La césarienne? Suivant le féminisme de la philosophe Elisabeth Badinter ou celui de la gynécologue Odile Buisson, qui voie dans la technicisation de la maternité la seule voie possible pour accéder à une véritable égalité entre femmes et hommes, où la femme serait en particulier libérée des contraintes liées à la procréation.

L’accouchement vaginal? Suivant le féminisme de la blogueuse Marie Hélène Lahaye qui voit dans la technicisation à outrance de l’accouchement l’expression de la domination patriarcale, et la mainmise du savoir des médecins sur le corps des femmes, là où l’accouchement physiologique peut être un outil d’empowerment.

Ou peut être encore, suivant la proposition de l’association Césarine, est-il seulement temps de se poser les bonnes questions face au manque d’écoute, d’accompagnement, et de bienveillance auxquelles sont confrontées trop de parturientes:

En tant que future maman, une réponse possible serait de réfléchir à son accouchement, à ce que l’on souhaite, ce que l’on ne souhaite pas, afin de trouver d’autres réponses qui permettraient de rendre son accouchement “recevable”. […]

En tant que médecin, une réponse possible serait de diminuer les gestes nocifs pour la mère (décubitus dorsal, expression abdominale, épisiotomie), afin d’améliorer le vécu des mères et de réduire les séquelles de l’accouchement.

En tant que société […] il nous semble qu’une réponse plus judicieuse consisterait à re-valoriser l’aspect humain de l’accouchement, et à repenser la grossesse et l’accouchement sous l’angle d’un processus a priori physiologique, pour lequel les femmes sont a priori faites.

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Parlons sexe

La semaine dernière est paru sur le Figaro un article dans laquelle la “philosophe” et “sexologue” Thérèse Hargot donnait sa lecture des récentes agressions sexuelles au collège Montaigne : Visionnage contraints de contenus pornographiques, attouchements, jamais encore cette violence adolescente n’avait à ce point fait l’objet d’un traitement médiatique d’une telle ampleur.

S’agit-il là d’une prise de conscience tant attendue que la triste banalité de ces faits ne les rendaient pas pour autant acceptables ? Ou du désir d’aucuns de pouvoir enfin exposer leur théorie personnelle de l’apocalypse juvénile autrement appelée théorie du “pourquoi c’était mieux avant”?

Quoi qu’il en soit, pour Thérèse Hargot, les coupables sont tout désignés! Non non, il ne s’agit pas de ces jeunes garçons qui, à l’âge du discernement (à l’âge où – pour mémoire – d’autres se sont retrouvés auditionnés par la police pour n’avoir pas été “Charlie”) ont pourtant décidé de ne pas tenir compte du consentement d’autrui pour leur imposer des violences sexuelles. Non non non, pour Thérèse Hargot, conformément à la culture du viol dans laquelle nous baignons, ces garçons sont d’abord les victimes de :

1- La pornographie

Je cite: Nous savons depuis longtemps que les adolescents consomment des images pornographiques, nous savons qu’elles sont de plus en plus violentes, nous savons qu’elles conduisent à des agressions à caractère sexuel dont les jeunes filles sont les premières victimes.

2- Internet

Je cite: La curiosité sexuelle n’est pas un phénomène nouveau, ce qui fera dire à certains «ça a toujours existé!» Le développement de l’industrie pornographique avec Internet et l’ultra-accessibilité des images qu’elle diffuse au travers des moyens de télécommunication l’est, en revanche.

3- Et surtout surtout surtout : le féminisme

Je cite: En même temps, on a élevé les enfants avec le slogan «ton corps t’appartient». Mais s’il m’appartient, j’ai le droit d’en faire ce que je veux! Et si je veux le vendre, qui peut me l’interdire? Les slogans de la pensée féministe qui furent utilisés pour défendre le droit à la contraception ou à l’avortement ont impacté notre société et ont, d’une certaine manière, contribué à chosifier le corps. On se trouve ainsi dans une impasse idéologique.

Je ne reviendrai pas sur la question de la responsabilité potentielle des images visionnées sur les actes des personnes qui les ont visionnées: c’est une telle négation du libre arbitre que je les considère comme une insulte à la pensée humaine. Que des images puissent être traumatisantes en revanche, je ne le nie pas. D’où la nécessité de garder ouvert en permanence avec ses enfants la possibilité d’un dialogue sur les contenus auxquels ils pourraient être exposés, contenus pornographiques certes mais pas que (par exemple, je pense que mes enfants auraient besoin d’un petit débriefing après avoir entré “Syrie” sur Google Images…).

Pour le reste, je sais ce que vous allez me dire: “tu te plains de ces propos réacs? ben t’avais qu’à pas aller lire le Figaro!”

Sauf que… c’est un tweet en réponse à celui dans lequel je partageais l’article en question qui m’a décidée. Ce tweet ou plutôt cet échange de tweet disait en substance “Sexologue et propos réacs ce n’est pas compatible!!”car effectivement, il y a derrière cette intervention (qu’elle ait été publiée dans le Figaro ou ailleurs n’y change rien…) quelque chose de l’ordre de l’escroquerie intellectuelle.

Tout d’abord, vous l’aurez remarqué, j’ai mis “philosophe” et “sexologue” entre guillemets.

Pourquoi? Parce que ces deux professions ont en commun de ne nécessiter aucun diplôme préalable. Personnellement, je connais des docteurs en philosophie, des professeurs de philosophie, des chercheurs en philosophie, des historiens de la philosophie mais des philosophes, je n’en connais pas (du moins pas des vivants, et ne venez pas me parler d’BHL! Pitié!!). Quant aux sexologues, il n’existe en France à ce jour aucune réglementation pour cette profession, qui semble néanmoins très majoritairement incarnée par des membres du corps médical: soit par des médecins, soit par des professionnels de santé (psychologue, sage femme, infirmière, kinésithérapeute, pharmacien). Quelques non-médecins sont également représentés, essentiellement issus de la sphère éducative comme en témoigne l’offre de formation actuelle.

Non seulement, ces deux métiers ne nécessitent officiellement aucune qualification pour être apposés sur son CV mais ils bénéficient également d’un a priori social très positif. Quand on vous dit “philosophe”, vous pensez “intellectuel”, “pertinent”, “cultivé”, “ayant une bonne capacité d’analyse”, “capable de recul sur les situations”, “capable de penser au delà des préjugés moraux”. Quand on vous dit “sexologue”, vous pensez “thérapeute” (sinon médecin!), vous pensez là encore “détenteur d’un savoir peu accessible”, “détenteur d’une expérience liée à sa pratique”, “personne de confiance”, et là encore vous pensez “capable de penser au delà des préjugés moraux”.

Cette d’association d’idées nous semble banale, naturelle, intuitive. Pourtant elle est fausse dans le cas général comme dans le cas particulier.

Il est faux de penser d’une façon générale qu’un intellectuel, philosophe, universitaire ou thérapeute est délivré de ses préjugés moraux, tout comme il est faux de penser que la science est dénuée de croyances, de partis pris, de préjugés. Le “fait” pur n’existe pas, ce sont les théories auxquelles nous nous référons, les savoirs que nous avons acquis précédemment et que nous choisissons de convoquer pour les lire qui leur donnent du sens (c’est entre autres la raison pour laquelle lorsqu’un enfant et un biologiste regardent la même chose au travers d’un microscope, ils ne VOIENT pas la même chose). Il existe des domaines de la science où certaines théories, parce qu’elles sont suffisamment anciennes et ont été suffisamment discutées, ont fini par faire consensus, mais c’est loin d’être le cas tout le temps!

Il est également faux de penser qu’une personne en particulier parce qu’elle se revendique intellectuelle, universitaire ou émanent d’une sphère équivalente a forcément plus raison que vous. Et que si vous n’êtes pas d’accord avec elle, c’est d’abord et surtout parce que vous êtes ignorant. Dans le cas de Thérèse Hargot, une simple visite de son blog m’a appris qu’elle était intervenante à l‘Université d’été de La Manif Pour Tous, fondatrice d’une association “Love Génération” très ancrée dans les milieux catholiques qui la citent et l’invitent. Elle évoque aussi assez longuement sur son blog comment son éducation catholique très puritaine a pu influencer sa pensée. Dans son blog se succèdent donc  sous une apparence branchée et moderne, les thèmes chers à l’éthique catholique conservatrice: sacralisation de la mère au foyer, virginité avant le mariage, diabolisation des moyens de contraception, pathologisation du non-désir d’enfantréprobation de la masturbation, déni de l’homosexualité. Sur son blog (version expurgée d’un précédent aux accents homophobes et réactionnaires bien plus assumés), Thérèse Hargot s’y présente comme une progressiste luttant contre la “morale bourge judéo-chrétienne” se donnant comme objectif de répondre aux questions de ses lecteurs (bizarrement tous très conservateurs et très catholiques!). Pour toutes ces raisons, Thérèse Hargot n’est ni une scientifique, ni une thérapeute, tout au plus pourrait-elle prétendre au titre de directrice de conscience ce qui rendrait hommage aux services qu’elle est à même de rendre au sein de la communauté chrétienne conservatrice.

Mon propos pourrait s’arrêter ici. Pourtant, il me semble important de revenir sur une autre raison qui ont pu faire dire à certains qu‘il y avait une forme d’incohérence à se dire “sexologue” tout en développant un discours empreint d’idéologie catholique conservatrice.

J’ai déjà évoqué plus haut les associations d’idées (les préjugés d’une certaine façon!) qui entourent les professions de sexologue et de philosophe, je pense que nous cultivons également un préjugé majeur à l’égard de l’idéologie catholique conservatrice et celui tient en quelques mots: nous pensons assez banalement que le discours sur le sexe est tabou dans cette communauté. Nous pensons que l’idéologie chrétienne a fait du sexe un impensé, un thème qui ne faut pas évoquer, autour duquel un culte du secret est cultivé, qui doit être confiné à l’intimité de la chambre à coucher des couples mariés. C’est une erreur majeure!!

Penser cela c’est oublier comment l’Eglise a depuis, le Moyen Age et d’une façon accrue à partir du XVIème et XVIIème siècle, progressivement promu le discours sur le sexe dans un mouvement de recentration de tous les péchés sur le seul péché charnel, exigeant de ses fidèles un examen de conscience approfondi au cours desquels ils devaient interroger leurs pulsions, leurs pensées, et jusqu’à leurs rêves, et dont il devait rendre compte auprès de leur confesseur. Je ne résiste pas évidemment à l’envie de vous citer quelques lignes de l’Histoire de la sexualité de Michel Foucault dont j’essaie bien maladroitement jusqu’ici de vous résumer la pensée:

La Contre-Réforme s’emploie dans tous les pays catholiques à accélérer le rythme de la confession annuelle. Parce qu’elle essaie d’imposer des règles méticuleuses d’examen de soi-même. Mais surtout parce qu’elle accorde de plus en plus d’importance dans la pénitence – et aux dépens, peut être, de certains autres péchés – à toutes les insinuations de la chair: pensées, désirs, imaginations voluptueuses, délectations, mouvements conjoints de l’âme et du corps, tout cela désormais doit entrer, et en détail, dans le jeu de la confession et de la direction. Le sexe, selon la nouvelle pastorale, ne doit plus être nommé sans prudence; mais ses aspects, ses corrélations, ses effets doivent être suivis jusque dans leurs rameaux les plus fins: une ombre dans une rêverie, une image trop lentement chassée, une complicité mal conjurée entre la mécanique du corps et la complaisance de l’esprit: tout doit être dit. […] Ce projet d’une “mise en discours” du sexe, il s’est formé, il y a bien longtemps, dans une tradition ascétique et monastique. Le XVIIème siècle en a fait une règle pour tous. 

Sur ce, je vous laisse méditer sur le poids des apparences, l’urgence de la diffusion et mise en réseau des savoirs et aussi sur les dérives d’une société qui valorise trop souvent l’information creuse, vendeuse, immédiatement consommable et manipulatrice.

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Racisme d’origine, frontisme d’apparence

Je ne reviendrai pas sur l’infamie dont s’est rendu coupable Robert Ménard, qui nous a replongé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire dans les pires heures de l’histoire de l’Europe: fichage de masse d’enfants, sur la base de préjugés racistes, ségrégation réelle d’un peuple imaginaire (puisque la Musulmanie n’est toujours pas un pays), dont on n’ose seulement imaginer quel pouvait être l’objectif visé. De quoi faire se lever tous les maires de France, tous les journalistes, tous les militants de Reporters sans frontière, tous les pieds-noirs, tous les catholiques et même tous les français pour un NOT IN MY NAME collectif (notez que je m’en tiens pour ma part au fichage Wikipédia).

Beaucoup ont répondu à raison et avec brio à cette odieuse liste en montrant outre l’abjection que ce projet incarne, la crétinerie sur laquelle repose ledit fichage, à savoir: l’existence d’un lien direct entre l’origine linguistique d’un prénom et la religion de son propriétaire.

Quand j’étais petite, j’habitais dans le nord de la France. Le premier jour de mon CP, une fille m’a demandé si j’étais pied-noir. A l’époque, je pensais que cela désignait une variété de chèvres (aux pieds noirs donc) j’ai donc répondu non sans hésiter. En vrai, ma grand-mère étant italo-tunisienne, je n’ai jamais pu déterminer si cette catégorie était censée ou non désigner des personnes de ma famille. Ce qui était sûr en revanche, c’est que mon teint légèrement halé me classait d’office dans une catégorie suspecte, apparemment peu appréciée.

Dans mon école, il n’y avait en tout et pour tout que trois personnes à la carnation plus prononcée que moi. Deux petits métisses qui étaient mes voisins et copains, et outre le fait que leur père (blanc comme un linge) leur fichait de sacrées raclées (et me faisait très peur) c’était plutôt cool d’aller chez eux vu qu’ils étaient taoïstes et avaient une pièce absolument fascinante toute réservée au culte de Bouddha. Il y avait aussi une gamine dans ma classe dont les grands parents étaient marocains et aussi musulmans. J’aimais bien m’asseoir à côté d’elle parce que je trouvais qu’elle sentait les épices et que ça me donnait faim (mon petit côté Alceste). La voisine, à qui j’avais confessé mon penchant, m’avait dit que “c’était à cause de ce que mangent ces gens-là”. Moi je m’en fichais, j’aurais bien aimé qu’on me donne la recette du tajine qui m’aurait fait exhaler ce doux parfum toute la journée. Dans ma classe, il y avait aussi deux témoins de Jéhovah, que les maîtresses acceptaient d’envoyer dans une autre classe quand on fêtait des anniversaires parce que leur religion leur interdisait de se réjouir, mais ça ne se voyait pas sur leur tête bien sûr.

Quand je suis arrivée au collège, ça ne s’est pas trop arrangé: non seulement j’avais une tête à “avoir des origines” mais je n’avais pas le début de commencement d’idée de ce qu’elles pouvaient être, mes origines. Que pouvais-je donc invoquer pour expliquer (excuser?) ma basanitude. Point d’espoir du côté de ma mère vu que mon grand père sarde était blond aux yeux bleus (mémoire parait-il, des invasions normandes) et que ma grand mère avait ce teint de porcelaine magnifique qu’ont certaines italiennes et qui les font ressembler à des poupées. Je devais donc m’en remettre à l’hypothèse d’un brassage ethnique lointain du côté de mon père dont la famille, installée depuis longtemps du coté de Béziers avait peut être su retenir quelques souvenirs des invasions sarrasines. Brune, mate aux yeux verts, ma figure en devenait le symbole de l’histoire de l’Europe.

J’ai fini par devenir raciste. Oui, raciste. J’avais tellement peur qu’on me demande si j’étais arabe que chaque matin je plaquais en les mouillant encore et encore mes petits cheveux frisottants. J’avais tellement honte d’avoir la peau trop brune que je refusais de porter tout vêtement blanc qui aurait pu accentuer le contraste (et qu’aujourd’hui encore j’ai le réflexe de ne pas me vêtir de cette couleur même si je lutte contre). Et puis, j’ai fini par me dire d’origine italienne, parce que ce n’était pas complètement faux, parce que c’était crédible, parce que c’était moins pire.

Ma meilleure amie était originaire de la Guyane, ses grands parents y vivaient toujours et elle y retournait un été sur deux. Bien avant de devenir amies, j’avais admiré en secret ses extraordinaires cheveux juste suffisamment crépus pour pouvoir être torsadés en deux brins sans que tout se défasse. Elle avait pour elle d’être belle, j’avais pour moi d’avoir la peau plus claire, elle était traitée de sale noire, je n’étais que l’arabe présumée. Un jour, j’ai déménagé à Marseille: j’ai découvert que j’étais comme tout le monde, plutôt pâlotte même comme gamine.

Alors quand on me dit qu’un prénom (ou une couleur de peau) ne dénote pas des origines je suis d’accord à 3000%, mais j’ai envie de rajouter … mais ça n’empêche pas les emmerdes.

Oserions-nous prétendre que s’appeler Mohammed ne veux rien dire? Vraiment? Oh que si ça veut dire! Ça veut dire que tu vas être stigmatisé, que ton CV ne sera pas traité d’une façon équitable, qu’on aura des préjugés sur toi, sur tes pensées, qu’on t’assignera (sans même te consulter! sans même te connaître!) une histoire, une religion, et finalement un destin.

Et puis dire trop vite “un prénom ne dénote pas des origines” c’est aussi oublier la responsabilité de l’Etat français dans cette stigmatisation…

De nos jours, les parents sont libres de choisir d’une façon très étendue le prénom de leur enfant, la loi qui s’applique depuis 1993 restreint uniquement le choix aux prénoms qui seraient contraires à l’intérêt de l’enfant.

Les prénoms de l’enfant sont choisis par ses père et mère. Si ces derniers ne sont pas connus, l’officier de l’état civil attribue à l’enfant plusieurs prénoms dont le dernier lui tient lieu de patronyme. L’officier de l’état civil porte immédiatement sur l’acte de naissance les prénoms choisis. Tout prénom inscrit dans l’acte de naissance peut être choisi comme prénom usuel.

Lorsque ces prénoms ou l’un d’eux, seul ou associé aux autres prénoms ou au nom, lui paraissent contraires à l’intérêt de l’enfant ou au droit des tiers à voir protéger leur patronyme, l’officier de l’état civil en avise sans délai le procureur de la République. Celui-ci peut saisir le juge aux affaires familiales.

Si le juge estime que le prénom n’est pas conforme à l’intérêt de l’enfant ou méconnaît le droit des tiers à voir protéger leur patronyme, il en ordonne la suppression sur les registres de l’état civil. Il attribue, le cas échéant, à l’enfant un autre prénom qu’il détermine lui-même à défaut par les parents d’un nouveau choix qui soit conforme aux intérêts susvisés. Mention de la décision est portée en marge des actes de l’état civil de l’enfant.

C’est en particulier grâce à cette loi que nous avons le plaisir de voir fleurir des prénoms à l’orthographe parfois improbable quant ils ne sont pas totalement inventés (je vous mets ce lien sans grande conviction parce que je ne me reconnais pas vraiment dans cette moquerie aux relents de domination bourgeoise…), mais aussi qu’il nous est possible de donner à nos enfants des prénoms de héros de fiction (point d’Anakin ou de Thorgal avant 1993 donc!). Pour le meilleur et pour le pire, la loi de 1993 a donc ouvert la voie à une grande diversification des prénoms qui dénotent désormais plus des goûts et aspirations des parents que de la trajectoire géographique, culturelle et spirituelle de la famille dont l’enfant est issu. Mais il n’en a pas toujours été ainsi!

Je ne reviendrai pas sur les temps reculés où le prénom donné à l’enfant était celui de son parrain ou de sa marraine, ou du moins un des prénoms de ses aïeux, je m’en tiendrai simplement aux textes de lois. Avant 1966, c’était la loi du 11 Germinal de l’an XI (1er avril 1803, article 1er) qui s’appliquait et qui restreignait le choix des prénoms à ceux des différents calendriers.

Loidegerminal

Les détails sur les intentions de cette loi originelle figurent dans l’instruction ministérielle du 12 avril 1966 qui a pour but de l’assouplir. Il est clairement mentionné le désir de voir attribuer des prénoms français aux enfants français, à ce titre donc de lier prénom et nationalité dans une optique visant à gommer une origine étrangère éventuelle dans une perspective d’une immigration pensée uniquement en terme d’assimilation.

Prénomscalendriers

En 1966 donc, 150 ans après la loi de Germinal, la société a évolué et le législateur entend en tenir compte:

Evolutionloiprénom

Evolutionloiprénom2

Il formule donc quelques assouplissements possibles, très probablement conformes à la tolérance déjà en vigueur, tout en les laissant néanmoins à l’appréciation de l’officier d’Etat Civil:

Assouplissementloiprénom

Voici donc à peu de choses près ce qu’on peut lire sur Wikipédia ainsi que sur d’autres sites généralistes relatifs aux prénoms.

A cela près qu’on oublie de commenter une petite phrase qui, à mon avis, est loin d’être sans importance. Si vous relisez attentivement le premier paragraphe du précédent extrait, vous noterez que ces assouplissements peuvent être admis “le cas échéant, sous réserves des justifications appropriées”.

Mais qu’est-ce donc que ces “justifications”? Et quand quel cas pourrait-elles bien être exigées?

On peut furtivement imaginer des dialogues ubuesques du type “Je voudrais que mon fils s’appelle Achille à cause de son pied-bot”. D’ailleurs on attend toujours la justification adéquate pour Ginette dont on aurait pu avantageusement épargner des générations de petites filles.

L’explication est en réalité donnée dans une note de bas de page (retournez voir le paragraphe 223 a), cité plus haut, vous remarquerez tout à la fin un petit (1)):

Prenomscoraniques

Voilà donc la nature des justifications attendues! Pour pouvoir donner un prénom “coranique” à son enfant, les parents doivent donc justifier de leur religion (au passage, je pense qu’il est possible d’y voir là l’origine du concept de Musulmanie). Plus loin il est aussi indiqué que rien n’empêche un enfant de nationalité étrangère à recevoir un prénom étranger.

Je récapitule donc: de 1966 à 1993 soit un enfant a un prénom français, et il peut être de religion diverse, et d’origine ethnique diverse mais tout va bien puisqu’il est ASSIMILÉ ; soit il a un prénom étranger et il est forcément d’origine étrangère ou/et de religion musulmane vu que les parents ont du le justifier au moment de sa déclaration à l’Etat Civil. Bien sûr, vous aurez des exemples pour me contredire vu qu’en définitive la décision est laissée à l’appréciation de l’officier qui inscrit l’enfant (la question de la décision au faciès se pose également entre nous soit dit). La règle générale n’en reste pas moins celle énoncée plus haut… Vous la voyez la stigmatisation maintenant? 

Où veux-je en venir? Au triste constat que le racisme ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Et que même si la situation actuelle du Front National me fait frémir plus que je ne saurais le dire, elle ne me semble malheureusement pas le résultat de conjonctions politiques récentes (qui donneraient au moins l’espoir de pouvoir être éradiquée rapidement, tel un d’épiphénomène). Bien au contraire, la discrimination que la communauté musulmane et plus généralement que les immigrés maghrébins, africains et leurs descendants subissent aujourd’hui en France s’est construite de longue date, engluée dans le racisme colonial et post-colonial, aveuglée par la volonté d’assimilation sauvage et la dénégation du droit à la diversité.

Mon pessimisme est tel que j’en arrive à me dire que notre seul espoir tient en l’ébranlement des normes au titre de nos choix personnels: Qu’un homme choisisse de mettre une jupe parce qu’il trouve ça confortable quand il fait chaud, qu’un parent quelque soit sa confession décide d’appeler sa fille Nour, Zohra, ou Imane parce qu’il trouve ça doux, chaud et mélodieux, qu’un enfant refuse de manger du porc parce qu’ils sont élevés et abattus dans des conditions révoltantes, qu’un étudiant choisisse d’apprendre la LSF parce que c’est une langue d’une richesse incroyable, la France soit réputée parce qu’on y mange les meilleurs couscous d’Europe… A titre d’illustration, je vous conseille vivement les dernières minutes du film Le nom des gens (à partir de 1H 33 min et puis tant qu’à faire, vous pouvez le regarder en entier hein!)

Mais alors, aura-t-on réellement achevé la bête immonde? Ou l’aura-t-on seulement enterrée, insuffisamment profondément, pour qu’elle n’attende que la désignation d’un nouvel “étranger” pour resurgir tout aussi coriace et haineuse? Et au passage n’aura-t-on pas confisqué une fois encore, en les diluant dans la masse, les déracinant au point de leur faire perdre leur sens, les attributs identitaires des communautés ethniques et religieuses?

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