#PayeTaJeunesse

Twitter est un monde merveilleux. Je le pense réellement.

D’abord, il permet de s’entourer facilement de gens avec qui on a – comme dirait ma mère – des atomes crochus. C’est à dire qu’au lieu d’avoir à choisir ses copains de comptoir parmi les 1000 âmes de son village, les 30 parents d’élèves de la classe de son gosse ou ses 10 collègues de travail ben on peut aussi les choisir parmi des millions de connectés. Ce qui fait qu’aussi bizarre soit-on, on trouve toujours aussi bizarre que soi (je parle évidemment en connaissance de cause).

L’autre truc chouette aussi est que twitter nous permet d’interagir avec des gens qu’on n’aurait probablement jamais rencontrés in real life. Si personnellement je ne recherche pas vraiment les interactions avec des célébrités, je suis en revanche très intéressée par les twittos qui communiquent sur le quotidien de leur pratique professionnelle. Et je ne suis pas la seule! Considérons par exemple les 150 000 followers de l’avocat @maitre_eolas , les 15 000 followers de la médecin @Jaddo_fr ou encore les 30 000 followers de @MsieurLeProf. En tweetant leurs “pratiques ordinaires”, ils contribuent selon moi mieux que pourraient le faire n’importe quel reportage journalistique à faire appréhender au quidam le quotidien, les difficultés, les coups de coeur et coups de rage de ces professions encore assez largement réservées à l’élite intellectuelle. Mais nous savons depuis Schrödinger que même la plus discrète des observations a des répercutions sur la situation, ce d’autant plus qu’il a été prouvé que nous n’étions pas vraiment capables de garder à l’esprit la présence de plus d’une centaine de contacts (ne me demandez pas la référence, je n’ai pas réussi à la retrouver… et ce n’est pas vraiment le sujet).

Résumons: des professionnels parlent publiquement de leur pratique quotidienne, parfois avec des confrères et parfois pas. Sauf que c’est dur pour eux de distinguer l’un et l’autre dans la multitude des interactions, et de garder à l’esprit qui lit quoi. Mais c’est aussi ça qui fait l’intérêt du truc, c’est ça qui nous permet d’appréhender un peu l’envers du décor, d’interpeller en tant qu’usager quand cet envers nous choque (Hé là, Mr Le Chirurgien surmené, on n’est pas que de la barbaque!), mais aussi de compatir et prendre conscience que ces métiers ne sont pas tous les jours faciles…

Aujourd’hui justement, je voulais vous parler de cet “envers du décor” qui personnellement m’a choquée, en tant que femme de prof, en tant que parent, et en tant qu’adulte aussi. L’échange ci-dessous n’est là qu’à titre d’illustration (je prie donc Monsieur Le Prof de bien vouloir m’excuser de le prendre comme exemple de mon propos), car les propos rapportés sont – vous vous en rendrez compte – d’une immense banalité.

 

Prof

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Quel regard portons-nous sur ceux qui nous succéderont pour ressentir ce désir de contrôle absolu, cet impératif de domination, cette pulsion d’agressivité?

Je vous vois déjà protester “elle exagère!”, alors je vais nous faire gagner du temps en répondant déjà à un certain nombre d’arguments qui seront probablement avancés pour justifier une banalisation de ce type de positionnement…

  • 1- Mais enfin, c’était juste pour RIRE!

Il y a beaucoup de débats depuis quelques années sur le thème “a-t-on le droit de rire de tout?”. Les uns appelant au respect des catégories opprimées (comme de par hasard, très souvent choisies comme cible de “l’humour”), les autres criant à la censure. Personnellement, j’en suis arrivée à la conclusion suivante: dis moi de qui/quoi tu te moques, je te dirai qui tu es. C’est à dire en clair: qu’est-ce que notre blague dit de nous, de notre rapport à l’autre, de nos craintes, de nos douleurs et de nos espoirs. Je n’irai pas plus loin, il appartient à chacun de faire cet examen de conscience.

Autre petit exercice utile face à une blague: le changement de personnages. Par exemple: si quelqu’un fait une blague sur les gros/les noirs/les belges, demandez-vous comment cette blague serait accueillie si elle portait sur les minces/les blancs/les français. Je vais donc vous proposer quelques variantes de la blague initiale.

Une mère dit à son enfant: “tu peux mettre la table?”. L’enfant répond: Maman, on dit “s’il te plait”. ->> “tu veux que je le dise avant ou après t’avoir mis une taloche?”

Un médecin dit à sa patiente: “veuillez prendre place pour l’examen”. La patiente répond: “Docteur, l’examen n’est pas nécessaire pour la prescription de la contraception orale que je demande”. ->> “Et ben ta contraception, tu te la mettras comme le spéculum: où je pense”.

C’est toujours aussi hilarant? Oui? Passons au point suivant alors.

  • 2- On n’a pas le droit de taper les élèves, mais on a le droit d’en avoir très envie.

Juridiquement, c’est vrai. On pourrait même fomenter en pensée un génocide d’élèves que ça ne poserait pas problème. La question n’est pas de savoir si c’est autorisé, la question est de savoir si c’est souhaitable du point de vue de la relation éducative.

En tant que parent, je suis très attentive à ce sentiment d’agressivité qu’on peut éprouver vis à vis de ses enfants lorsqu’on est exténué-e. J’y suis très attentive car je sais que c’est un des signes d’appel du burn-out (pour lequel les profs, tout comme les parents, et bien d’autres activités, sont particulièrement à risque). Interpréter la moindre demande/manifestation de l’enfant dont on est responsable comme une agression et avoir envie d’y répondre avec agressivité est un signe qui devrait alerter tout parent, et plus généralement tout éducateur.

Pour mémoire, je vous renvoie au test MBI qui permet d’évaluer le risque de Burn-out. Parmi les caractéristiques psychologiques des personnes en situation de burn out imminent, on peut lire (en remplaçant évidemment “patient” par “élève”):

La « dépersonnalisation » (ou perte d’empathie) : plutôt une « déshumanisation » dans les rapports interpersonnels. La notion de détachement est excessive, conduisant au cynisme avec attitudes négatives à l’égard des patients ou des collègues, sentiment de culpabilité, évitement des contacts sociaux et replie sur soi-même. Le professionnel bloque l’empathie qu’il peut montrer à l’égard de ses patients et/ou de ses collègues.

Je pense donc que les parents d’élèves (et la société toute entière) gagneraient à revendiquer une médecine du travail digne de ce nom pour les enseignants, afin que celle-ci puisse prendre à bras le corps le problème colossal et trop longtemps négligé (voir même amplifié ces dernières années: voir en particulier les déplorables conditions de travail des enseignants en zones dites “sensibles” ainsi que celles des TZR) de la souffrance au travail et du surmenage.

  • 3- Cet élève là, il ne voulait pas juste faire la preuve de sa connaissance, il voulait HUMILIER son prof. C’est une provocation!

Donc là, on est bien d’accord qu’on a complètement perdu de vue l’objectif de FINITUDE de la relation éducative? On est bien d’accord qu’on enseigne/éduque un enfant pour qu’un jour il n’ait PLUS BESOIN de notre présence? Qu’on devrait tirer de la fierté à l’idée que l’élève dépasse son maître? Mais vous allez me dire que ça ce n’est valable que pour les grands élèves, que les petits ont d’abord besoin d’apprendre avant de contester. Je ne suis pas entièrement d’accord (car on ne devient pas adulte dans le courant de la nuit de son 18ème anniversaire, on le prépare depuis l’enfance…) mais admettons.

Quoiqu’il en soit: que leur apprend-on en disant cela? Que celui qui sait gouverne? Que celui qui ne sait pas doit se soumettre? Que c’est perdre la face que de se tromper? Que plus encore que de se tromper, RECONNAÎTRE ses erreurs est une déchéance?

A-t-on oublié que le seul mode d’apprentissage absolument garanti (même quand ça ne nous arrange pas) est l’imitation? Que le plus infime de nos comportements aura toujours plus d’impact que la plus appuyée de nos paroles?

  • 4- Non mais tu n’as aucune idée du type d’élèves qu’on a à gérer. Ils n’ont aucun cadre, aucune éducation! Ils ne respectent plus les adultes!

Il est vrai que l’idée de la “jeunesse qui ne respecte plus rien” associée à celle du “niveau qui baisse” a plutôt bonne presse ces temps-ci…. sauf que ce n’est pas très nouveau. Ça date même de…. l’Antiquité (au moins!).

Je ne résiste donc pas à l’envie de vous remettre le (maintenant assez célèbre) extrait de La République de Platon, où celui-ci met les mots suivants dans la bouche de Socrate (vous noterez au passage que l’infect Zemmour n’a pas inventé la poudre):

…le père s’habitue à devoir traiter son fils d’égal à égal et à craindre ses enfants, le fils s’égale à son père, n’a plus honte de rien et ne craint plus ses parents, parce qu’il veut être libre ; le métèque s’égale au citoyen et le citoyen au métèque, et la même chose pour l’étranger.
C’est bien ce qui se passe, dit-il.
À tout cela, dis-je, s’ajoutent encore ces petits inconvénients : le professeur, dans un tel cas, craint ses élèves et les flatte, les élèves n’ont cure de leurs professeurs, pas plus que de tous ceux qui s’occupent d’eux ; et, pour tout dire, les jeunes imitent les anciens et s’opposent violemment à eux en paroles et en actes, tandis que les anciens, s’abaissant au niveau des jeunes, se gavent de bouffonneries et de plaisanteries, imitant les jeunes pour ne pas paraître désagréables et despotiques. Source

Sur la question du niveau qui baisse, je vous renvoie à l’historien Claude Lelièvre qui nous montre que cela fait déjà plus de 100 ans qu’on considère que le bac est un diplôme en décrépitude bradé à un sombre tas d’ignorants:

1881 :”Nous voudrions simplement rappeler aux candidats que la faculté désirerait ne plus avoir à corriger des fautes d’orthographe aussi nombreuses que stupéfiantes. Elle désire aussi que les aspirants au baccalauréat ne fassent pas prononcer par Bossuet ses oraisons funèbres à la cour de Henri IV, ni prêcher la première croisade par Claude Bernard” (Gaffarel, doyen de la faculté des lettres de Clermont). 

1899: “J’estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas l’orthographe” (Victor Bérard, maître de conférences à la Sorbonne) 

1929: “Les candidats n’ont ni orthographe, ni vocabulaire exact et varié, ni connaissance grammaticale, ni analyse logique, ni méthode d’exposition écrite ou orale” (Paul Lemonnier, “La Crise de la culture littéraire”) 

1956: “La décadence est réelle, elle n’est pas une chimère: il est banal de trouver vingt fautes d’orthographe dans une même dissertation littéraire des classes terminales. Le désarroi de l’école ne date réellement que de la IV° République” (Noël Deska, “Un gâchis qui défie les réformes: l’enseignement secondaire”) Source

Que des outils manquent aux professeurs pour gérer les conflits dans leur classe, je n’en doute pas une minute! La CNV (ou Communication Non Violente) me semble un ensemble de techniques auxquelles il serait bien utile de former les enseignants (qui à leur tour pourrait transmettre ces compétences interpersonnelles à leurs élèves), une proposition de loi avait d’ailleurs été déposée dans ce sens en 2011.

Que des enseignants enseignent parfois dans des conditions à la limite du supportable (ou même dans des conditions carrément insupportables) j’en constate chaque jour les ravages chez mes amis et connaissances. Mais dans les deux cas, ce ne sont pas aux élèves de faire les frais des manquements du système.

Pour conclure, je dirai un mot des réactions que le tweet que je rapporte a suscité: globalement tout le monde, semble approuver la blague de Monsieur Le Prof. Certains (on ne le voit pas sur ma capture d’écran) parlent des élèves comme de “p’tits cons” et l’un se permet même des remarques agressives à connotation sexuelle. On n’a pourtant pas affaire ici à une clique d’enseignants au bout du rouleau!

Comment peut-on, à l’heure où on s’interroge sur l’impact des violences éducatives ordinaires, à l’heure où on dénonce les violences médicales ordinaires, considérer encore de la sorte la relation éducateur-élève? Quand accepterons-nous enfin de faire une place aux enfants et aux jeunes sans se sentir menacé de ce partage de territoire (matériel et symbolique)? Faudra-t-il des témoignages en masse d’élèves brimés assortis d’un hashtag #payetajeunesse pour que quelqu’un réagisse? 

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