Charlie et moi

Il est 15H08. Je me suis donnée une heure pour écrire ce que j’avais en tête et qui tourne en boucle depuis trois jours. Je ne suis pas sûre d’y arriver. Il est vrai que ces dernières heures, tout le monde y est allé de son petit mot. J’en ai entendu certains critiquer cette débauche de texte, slogans bricolés et textes spirituels, il est vrai que tout le monde n’est pas Zola mais j’ai du respect pour cette façon finalement si saine de gérer ses émotions.

Je n’écris pas des choses importantes, ni pertinentes. J’écris parce que je me dis que ce sera mieux dehors que dedans. Je n’oblige personne à me lire.

Aujourd’hui, je suis triste. Triste pour des gens, pour des idées, pour des souvenirs.

Je pense à ceux qui ont été tués. J’ai lu ici et là: “regardez! des milliers de gens meurent loin de chez nous et tout le monde s’en fout!”. Et c’est vrai. Le monde est plein d’injustices, de malheurs effroyables, tellement d’horreurs, tellement nombreuses, qu’elles dépassent les capacités cognitives de mon cerveau à les embrasser tous d’un coup, à penser à tous et chacun. Je voudrais avoir le pouvoir d’empathie d’un Dalaï Lama pour ressentir dans chacun des atomes de mon corps la souffrance de ces milliards de corps et leur envoyer mon amour sans crouler sous le poids de ma peine. Mais je n’en suis pas capable. Je ne suis pas non plus capable de classer, d’ordonner, de comparer pour décider qui mérite le plus qu’on le pleure. Comme un être humain ordinaire, la mort de mon voisin m’émeut plus que celle de celui que je ne connais pas, il m’est plus aisé de défendre mes amis que mes ennemis, de m’indigner lorsque mes propres idées sont salies plutôt que celles qui me sont étrangères. J’ai envie de demander pardon de n’être qu’une humaine.

Je pense à ceux qui sont morts. A ces jeunes assassins, qui n’auront jamais l’occasion de réfléchir à ce qu’ils ont fait, jamais l’occasion de demander pardon, qui espéraient peut être trouver dans le sang la reconnaissance dont ils rêvaient. Eux qui espéraient mourir en martyrs et qui sont morts en criminels.

Je pense à ceux qui ne sont pas morts mais pour qui la vie s’est arrêtée. Les survivants des massacres, dont l’esprit doit ressasser et ressasser encore et encore les scènes qu’ils viennent de vivre avec toujours la même obsédante question: pourquoi pas moi? Je pense à leur famille et leurs amis et à tous ceux qui donneraient 20 ans de leur vie pour pouvoir revenir quelques heures en avant et infléchir même un tout petit peu ce scénario pourri de film catastrophe hollywoodien.

Je pense à cette liberté qu’on croit toujours tellement acquise pour toujours, à cette paix aussi qu’on pense inébranlable. Nous sommes beaucoup à être trop jeunes pour n’avoir connu que cela, et à faire, d’un raccourci de l’esprit, d’un impensé un impensable… Pas la liberté d’écraser l’autre, pas la liberté de le dominer, non: celle d’exister tel qu’on est, sans peur, sans honte, sans se cacher… et de se taire aussi pour permettre à d’autres d’exister tels qu’ils sont, sans peur, sans honte et sans se cacher. Pas la paix des vainqueurs, où se tapit la haine, le désir de vengeance et où se prépare la guerre, non: celle de la fraternité, de l’entraide, du respect.

Je pense à mes co-terriens juifs qui tremblent depuis la mort des leurs, je pense à mes co-terriens musulmans qui sont la cible de représailles immondes. Je pense à ma grand mère italo-tunisienne qui racontait des étoiles dans les yeux les quelques années du multiculturalisme joyeux qu’elle a eu la chance de connaître, où juifs, chrétiens et musulmans, s’entraidaient, festoyaient et pleuraient ensemble. A-t-elle rêvé? C’est possible. Mais si c’est un rêve, il est beau, et je veux faire le même pour mon pays. J’ai lu hier le récit d’un échange dans un train où un homme est soudain venu déclarer sa flamme pour les “orientaux” à un inconnu marocain pour le moins interloqué. Les réactions étaient sévères: “Quel dingue! Mais enfin, le Maroc n’est pas un pays “oriental”! Mais de quoi se mêle-t-il cet imbécile!”. C’est vrai, cet homme était un ignorant au comportement enfiévré par les scènes populaires autour du “Je suis Charlie”. C’est vrai, il reste tant à faire pour que les gens arrêtent de penser que tous les arabes sont musulmans, que l’Afrique est un pays, ou que tuer les gens à la Kalachnikov est une religion. Mais je suis persuadée qu’il y a à la base de ces réactions naïves, déplacées, exaspérantes, quelque chose qui parle de l’envie de comprendre l’autre, de lui témoigner son soutien et son indignation, quelque chose dont on n’a plus loisir de se priver (même s’il convient de le faire évoluer) en ces temps où la haine gagne du terrain chaque jour. Hier encore, je lisais le récit d’une maman musulmane s’étant fait prendre à parti dans une salle d’attente de médecin avec son enfant sur le thème “c’est à cause des gens comme vous que tout cela arrive…”. J’ai peur en lisant ça, j’ai peur et j’ai mal à ma France. Le temps est fini où on pouvait regarder consciencieusement ses chaussures avec honte en attendant la fin de l’orage, nous avons le devoir d’exprimer publiquement notre désapprobation, nous avons le devoir de protéger nos co-terriens. Pas parce que nous sommes meilleurs qu’eux, ni plus forts, juste parce qu’aujourd’hui-là-maintenant, nous sommes moins en danger qu’eux et que notre silence vaudra approbation.

Je pense à ce journal qui a été tué. C’est vrai qu’il était déjà à l’agonie. C’est vrai que je ne l’achetais plus depuis longtemps. Je ne “suis” pas vraiment Charlie, mais je l’ai été. Il y a longtemps. Ils ont accompagné mes premiers voyages d’adolescente, quand la liberté consistait à s’asseoir sur un énorme sac de voyage dans une gare déserte de campagne, en crapotant des Camel, un sarouel puant l’encens aux fesses et des fleurs dans les cheveux. J’aimais déceler les regards outrés des mamies du compartiment, lorsque je sortais la feuille de chou couverte de zizis. J’aimais déceler leurs regards encore plus incrédules lorsqu’au bout d’une heure je la remplaçais par d’autres lectures plus sages. J’aimais être là où on ne m’attendait pas. J’aimais clamer ni dieu ni maître. J’aimais l’idée qu’on pouvait faire (un peu) changer le monde avec un crayon, caricaturer mes profs ayant probablement été la chose la plus salvatrice et constructrice que j’ai pu faire en prépa…

Je pense à ces marches qui se préparent et à celles qui ont déjà commencé. Je pense à ces politicards qui s’y sont invités sans demander l’autorisation de personne, confisquant au peuple ses idéaux, son énergie et jusqu’à son existence. Je pense à ceux qui se demandent si ces mouvements leur ressemblent, ou pas. S’ils veulent y prêter leurs pas, ou pas. Ils savent déjà que cela ne changera rien à rien, ni à la liberté de la presse, ni à la montée du racisme, et c’est vrai. Mais peut être est-ce comme une douche chaude après un chagrin d’amour, une grosse barre de chocolat, un truc inutile mais qui permet de se réchauffer le corps et le coeur pour continuer encore un peu…?

Tout à l’heure dans le métro, j’ai entendu deux jeunes femmes discuter à propos de ces marches: “tu crois qu’il y aura des stands pour acheter des tee-shirts “Je suis Charlie”?” demandait l’une. “Oh moi, je vais y aller habillée tout en noir, c’est trop clââââsse” répondait l’autre avant de se raviser “ou alors je mets juste un brassard noir, comme dans les séries TV?“. Sur twitter, dans ces cas là, on met le hashtag  #facepalm et j’étais pas loin de le faire en vrai.

Et puis au final, je crois que c’est ça une société. Des gens qu’on trouve beaufs, superficiels, ou complètement prise de tête, des gens qui nous ressemblent, d’autres qui ne nous ressemblent pas, des gens de toutes les couleurs, qui pensent des tas de trucs qu’on ne comprend pas toujours, qu’on ne connait pas toujours. Des gens qu’on trouve bêtes, moches, effrayants, d’autres qui nous fascinent, nous éclairent, nous guident. D’autres encore qui nous piquent au vif, nous font réagir, nous interpellent. D’autre enfin qui nous mettent en colère. Mais où à un moment, on se dit qu’on va quand même pouvoir vivre ensemble, sans forcément se rouler des pelles tous les matins, parfois même en débattant, s’opposant, mais avec respect, bienveillance, ouverture et avec la certitude sereine que leurs innombrables différences n’enlèveront rien à notre propre singularité. Le chemin est long mais je veux y croire.

Liberté, égalité, fraternité

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