Racisme d’origine, frontisme d’apparence

Je ne reviendrai pas sur l’infamie dont s’est rendu coupable Robert Ménard, qui nous a replongé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire dans les pires heures de l’histoire de l’Europe: fichage de masse d’enfants, sur la base de préjugés racistes, ségrégation réelle d’un peuple imaginaire (puisque la Musulmanie n’est toujours pas un pays), dont on n’ose seulement imaginer quel pouvait être l’objectif visé. De quoi faire se lever tous les maires de France, tous les journalistes, tous les militants de Reporters sans frontière, tous les pieds-noirs, tous les catholiques et même tous les français pour un NOT IN MY NAME collectif (notez que je m’en tiens pour ma part au fichage Wikipédia).

Beaucoup ont répondu à raison et avec brio à cette odieuse liste en montrant outre l’abjection que ce projet incarne, la crétinerie sur laquelle repose ledit fichage, à savoir: l’existence d’un lien direct entre l’origine linguistique d’un prénom et la religion de son propriétaire.

Quand j’étais petite, j’habitais dans le nord de la France. Le premier jour de mon CP, une fille m’a demandé si j’étais pied-noir. A l’époque, je pensais que cela désignait une variété de chèvres (aux pieds noirs donc) j’ai donc répondu non sans hésiter. En vrai, ma grand-mère étant italo-tunisienne, je n’ai jamais pu déterminer si cette catégorie était censée ou non désigner des personnes de ma famille. Ce qui était sûr en revanche, c’est que mon teint légèrement halé me classait d’office dans une catégorie suspecte, apparemment peu appréciée.

Dans mon école, il n’y avait en tout et pour tout que trois personnes à la carnation plus prononcée que moi. Deux petits métisses qui étaient mes voisins et copains, et outre le fait que leur père (blanc comme un linge) leur fichait de sacrées raclées (et me faisait très peur) c’était plutôt cool d’aller chez eux vu qu’ils étaient taoïstes et avaient une pièce absolument fascinante toute réservée au culte de Bouddha. Il y avait aussi une gamine dans ma classe dont les grands parents étaient marocains et aussi musulmans. J’aimais bien m’asseoir à côté d’elle parce que je trouvais qu’elle sentait les épices et que ça me donnait faim (mon petit côté Alceste). La voisine, à qui j’avais confessé mon penchant, m’avait dit que “c’était à cause de ce que mangent ces gens-là”. Moi je m’en fichais, j’aurais bien aimé qu’on me donne la recette du tajine qui m’aurait fait exhaler ce doux parfum toute la journée. Dans ma classe, il y avait aussi deux témoins de Jéhovah, que les maîtresses acceptaient d’envoyer dans une autre classe quand on fêtait des anniversaires parce que leur religion leur interdisait de se réjouir, mais ça ne se voyait pas sur leur tête bien sûr.

Quand je suis arrivée au collège, ça ne s’est pas trop arrangé: non seulement j’avais une tête à “avoir des origines” mais je n’avais pas le début de commencement d’idée de ce qu’elles pouvaient être, mes origines. Que pouvais-je donc invoquer pour expliquer (excuser?) ma basanitude. Point d’espoir du côté de ma mère vu que mon grand père sarde était blond aux yeux bleus (mémoire parait-il, des invasions normandes) et que ma grand mère avait ce teint de porcelaine magnifique qu’ont certaines italiennes et qui les font ressembler à des poupées. Je devais donc m’en remettre à l’hypothèse d’un brassage ethnique lointain du côté de mon père dont la famille, installée depuis longtemps du coté de Béziers avait peut être su retenir quelques souvenirs des invasions sarrasines. Brune, mate aux yeux verts, ma figure en devenait le symbole de l’histoire de l’Europe.

J’ai fini par devenir raciste. Oui, raciste. J’avais tellement peur qu’on me demande si j’étais arabe que chaque matin je plaquais en les mouillant encore et encore mes petits cheveux frisottants. J’avais tellement honte d’avoir la peau trop brune que je refusais de porter tout vêtement blanc qui aurait pu accentuer le contraste (et qu’aujourd’hui encore j’ai le réflexe de ne pas me vêtir de cette couleur même si je lutte contre). Et puis, j’ai fini par me dire d’origine italienne, parce que ce n’était pas complètement faux, parce que c’était crédible, parce que c’était moins pire.

Ma meilleure amie était originaire de la Guyane, ses grands parents y vivaient toujours et elle y retournait un été sur deux. Bien avant de devenir amies, j’avais admiré en secret ses extraordinaires cheveux juste suffisamment crépus pour pouvoir être torsadés en deux brins sans que tout se défasse. Elle avait pour elle d’être belle, j’avais pour moi d’avoir la peau plus claire, elle était traitée de sale noire, je n’étais que l’arabe présumée. Un jour, j’ai déménagé à Marseille: j’ai découvert que j’étais comme tout le monde, plutôt pâlotte même comme gamine.

Alors quand on me dit qu’un prénom (ou une couleur de peau) ne dénote pas des origines je suis d’accord à 3000%, mais j’ai envie de rajouter … mais ça n’empêche pas les emmerdes.

Oserions-nous prétendre que s’appeler Mohammed ne veux rien dire? Vraiment? Oh que si ça veut dire! Ça veut dire que tu vas être stigmatisé, que ton CV ne sera pas traité d’une façon équitable, qu’on aura des préjugés sur toi, sur tes pensées, qu’on t’assignera (sans même te consulter! sans même te connaître!) une histoire, une religion, et finalement un destin.

Et puis dire trop vite “un prénom ne dénote pas des origines” c’est aussi oublier la responsabilité de l’Etat français dans cette stigmatisation…

De nos jours, les parents sont libres de choisir d’une façon très étendue le prénom de leur enfant, la loi qui s’applique depuis 1993 restreint uniquement le choix aux prénoms qui seraient contraires à l’intérêt de l’enfant.

Les prénoms de l’enfant sont choisis par ses père et mère. Si ces derniers ne sont pas connus, l’officier de l’état civil attribue à l’enfant plusieurs prénoms dont le dernier lui tient lieu de patronyme. L’officier de l’état civil porte immédiatement sur l’acte de naissance les prénoms choisis. Tout prénom inscrit dans l’acte de naissance peut être choisi comme prénom usuel.

Lorsque ces prénoms ou l’un d’eux, seul ou associé aux autres prénoms ou au nom, lui paraissent contraires à l’intérêt de l’enfant ou au droit des tiers à voir protéger leur patronyme, l’officier de l’état civil en avise sans délai le procureur de la République. Celui-ci peut saisir le juge aux affaires familiales.

Si le juge estime que le prénom n’est pas conforme à l’intérêt de l’enfant ou méconnaît le droit des tiers à voir protéger leur patronyme, il en ordonne la suppression sur les registres de l’état civil. Il attribue, le cas échéant, à l’enfant un autre prénom qu’il détermine lui-même à défaut par les parents d’un nouveau choix qui soit conforme aux intérêts susvisés. Mention de la décision est portée en marge des actes de l’état civil de l’enfant.

C’est en particulier grâce à cette loi que nous avons le plaisir de voir fleurir des prénoms à l’orthographe parfois improbable quant ils ne sont pas totalement inventés (je vous mets ce lien sans grande conviction parce que je ne me reconnais pas vraiment dans cette moquerie aux relents de domination bourgeoise…), mais aussi qu’il nous est possible de donner à nos enfants des prénoms de héros de fiction (point d’Anakin ou de Thorgal avant 1993 donc!). Pour le meilleur et pour le pire, la loi de 1993 a donc ouvert la voie à une grande diversification des prénoms qui dénotent désormais plus des goûts et aspirations des parents que de la trajectoire géographique, culturelle et spirituelle de la famille dont l’enfant est issu. Mais il n’en a pas toujours été ainsi!

Je ne reviendrai pas sur les temps reculés où le prénom donné à l’enfant était celui de son parrain ou de sa marraine, ou du moins un des prénoms de ses aïeux, je m’en tiendrai simplement aux textes de lois. Avant 1966, c’était la loi du 11 Germinal de l’an XI (1er avril 1803, article 1er) qui s’appliquait et qui restreignait le choix des prénoms à ceux des différents calendriers.

Loidegerminal

Les détails sur les intentions de cette loi originelle figurent dans l’instruction ministérielle du 12 avril 1966 qui a pour but de l’assouplir. Il est clairement mentionné le désir de voir attribuer des prénoms français aux enfants français, à ce titre donc de lier prénom et nationalité dans une optique visant à gommer une origine étrangère éventuelle dans une perspective d’une immigration pensée uniquement en terme d’assimilation.

Prénomscalendriers

En 1966 donc, 150 ans après la loi de Germinal, la société a évolué et le législateur entend en tenir compte:

Evolutionloiprénom

Evolutionloiprénom2

Il formule donc quelques assouplissements possibles, très probablement conformes à la tolérance déjà en vigueur, tout en les laissant néanmoins à l’appréciation de l’officier d’Etat Civil:

Assouplissementloiprénom

Voici donc à peu de choses près ce qu’on peut lire sur Wikipédia ainsi que sur d’autres sites généralistes relatifs aux prénoms.

A cela près qu’on oublie de commenter une petite phrase qui, à mon avis, est loin d’être sans importance. Si vous relisez attentivement le premier paragraphe du précédent extrait, vous noterez que ces assouplissements peuvent être admis “le cas échéant, sous réserves des justifications appropriées”.

Mais qu’est-ce donc que ces “justifications”? Et quand quel cas pourrait-elles bien être exigées?

On peut furtivement imaginer des dialogues ubuesques du type “Je voudrais que mon fils s’appelle Achille à cause de son pied-bot”. D’ailleurs on attend toujours la justification adéquate pour Ginette dont on aurait pu avantageusement épargner des générations de petites filles.

L’explication est en réalité donnée dans une note de bas de page (retournez voir le paragraphe 223 a), cité plus haut, vous remarquerez tout à la fin un petit (1)):

Prenomscoraniques

Voilà donc la nature des justifications attendues! Pour pouvoir donner un prénom “coranique” à son enfant, les parents doivent donc justifier de leur religion (au passage, je pense qu’il est possible d’y voir là l’origine du concept de Musulmanie). Plus loin il est aussi indiqué que rien n’empêche un enfant de nationalité étrangère à recevoir un prénom étranger.

Je récapitule donc: de 1966 à 1993 soit un enfant a un prénom français, et il peut être de religion diverse, et d’origine ethnique diverse mais tout va bien puisqu’il est ASSIMILÉ ; soit il a un prénom étranger et il est forcément d’origine étrangère ou/et de religion musulmane vu que les parents ont du le justifier au moment de sa déclaration à l’Etat Civil. Bien sûr, vous aurez des exemples pour me contredire vu qu’en définitive la décision est laissée à l’appréciation de l’officier qui inscrit l’enfant (la question de la décision au faciès se pose également entre nous soit dit). La règle générale n’en reste pas moins celle énoncée plus haut… Vous la voyez la stigmatisation maintenant? 

Où veux-je en venir? Au triste constat que le racisme ne date pas d’hier, ni même d’avant-hier. Et que même si la situation actuelle du Front National me fait frémir plus que je ne saurais le dire, elle ne me semble malheureusement pas le résultat de conjonctions politiques récentes (qui donneraient au moins l’espoir de pouvoir être éradiquée rapidement, tel un d’épiphénomène). Bien au contraire, la discrimination que la communauté musulmane et plus généralement que les immigrés maghrébins, africains et leurs descendants subissent aujourd’hui en France s’est construite de longue date, engluée dans le racisme colonial et post-colonial, aveuglée par la volonté d’assimilation sauvage et la dénégation du droit à la diversité.

Mon pessimisme est tel que j’en arrive à me dire que notre seul espoir tient en l’ébranlement des normes au titre de nos choix personnels: Qu’un homme choisisse de mettre une jupe parce qu’il trouve ça confortable quand il fait chaud, qu’un parent quelque soit sa confession décide d’appeler sa fille Nour, Zohra, ou Imane parce qu’il trouve ça doux, chaud et mélodieux, qu’un enfant refuse de manger du porc parce qu’ils sont élevés et abattus dans des conditions révoltantes, qu’un étudiant choisisse d’apprendre la LSF parce que c’est une langue d’une richesse incroyable, la France soit réputée parce qu’on y mange les meilleurs couscous d’Europe… A titre d’illustration, je vous conseille vivement les dernières minutes du film Le nom des gens (à partir de 1H 33 min et puis tant qu’à faire, vous pouvez le regarder en entier hein!)

Mais alors, aura-t-on réellement achevé la bête immonde? Ou l’aura-t-on seulement enterrée, insuffisamment profondément, pour qu’elle n’attende que la désignation d’un nouvel “étranger” pour resurgir tout aussi coriace et haineuse? Et au passage n’aura-t-on pas confisqué une fois encore, en les diluant dans la masse, les déracinant au point de leur faire perdre leur sens, les attributs identitaires des communautés ethniques et religieuses?

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3 thoughts on “Racisme d’origine, frontisme d’apparence

  1. Sapristi says:

    Excellent .
    Mon père qui avait été élevé à la campagnes entre les deux guerres disait toujours: ” c’est pas par ce que je suis né dans une écurie que je suis un cheval” et il me parlait toujours des gens qui vivaient dans des châteaux et y avaient froid en hiver et qu’il préférait la chaleur des animaux que la froideur de certains êtres humains ou certains foyers.
    Élever des enfants et leur donner des fondations pour se construire n’est pas simple. Choisir un prénom non plus. Votre billet est très bien écrit. Espérons qu’il suscitera beaucoup de discussions dans les chaumières. Merci pour votre générosité à vouloir éclairer ceux qui prendront le temps de vous lire afin de faire passer quelques messages autour d’eux.

  2. kawine says:

    ça me rappelle une discussion au lycée, où j’avais dis à mes copines que si on jour j’avais une fille, je l’appelerai bien Leyla ou certains autres prénoms du même style pasque j’aimais leur aspect chantant. (bon, finalement, son père aimait pas Leyla ni Yaelle et moi j’aimais pas Aïcha que lui aimait beaucoup. XD)
    Ben à l’épôque, mes copines étaient horrifiées et me disaient que j’allais lui pourrir la vie avec un prénom “à consonnance”… J’avais trouvé ça très triste.

  3. Ma maman adore le prénom Stanislas, mais ne l’a pas donné à mon petit frère (né en 95) parce que nous avons un nom slave et que ça aurait fait “trop russe”. Après ce billet, ça me paraît bête…
    Plus choquant, ma tante s’appelle Karine et non Carine parce que l’officier d’État-civil (ou “la dame de la mairie” ?) trouvait que ça irait mieux avec notre nom de famille…

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