Mais COMMENT peux-tu être POUR l’éducation “bienveillante” et écrire CA???

Voilà à peu de choses la question qu’on me pose depuis que j’ai écris ces deux textes (celui ci et le dernier en date, celui là) sur le média en ligne Slate.

Pour certains, c’est l’incompréhension qui domine: ce n’est pas “logique”, on ne peut pas adhérer à une pensée et en critiquer certains aspects. Pour d’autres, c’est la crainte: mes propos seraient dangereux, sournois, de la manipulation en somme, je risquerais de les attirer dans le sillage de l’ENV (lire “éducation non violente”) avant de leur démontrer leur erreur alors qu’ils sont déjà tout acquis à ma cause.

Alors, pour nourrir quelque peu le débat, je me suis dit que je leur devais bien une petite explication.

Oui, on peut être “pour” une proposition éducative et en connaître les limites, les faiblesses. Tout le monde s’accordera à ce moment sur l’idée que je ne ferais jamais une carrière politique, où la mauvaise foi est une maladie endémique, et où bien souvent on ne manque pas de bonnes excuses pour présenter la réalité sous un jour favorable “pour le plus grand bien” de tous.

Quel politique se ferait élire en disant “Voici mon programme, je pense à l’heure actuelle qu’il est notre meilleure chance, mais je sais qu’il n’est pas parfait, je crains que ces éléments échouent, je sais qu’on risque de trouver un écueil ici”???

A titre individuel, la communication non violente (et l’éducation non violente également donc…) a été l’objet d’une véritable révolution. Pendant longtemps, j’ai su assez naturellement comment être empathique, ne pensez pas que c’était une chance ni que je suis vaniteuse en disant ça: c’était bien au contraire une vraie malédiction! Pleurer quand les gens pleurent, avoir peur lorsqu’ils tremblent, rire quand ils rient jusqu’à s’en demander si c’est bien sa propre émotion où si on est seulement la marionnette de ce que vivent les autres? Je savais être empathique mais je ne savais pas me protéger. Je donnais tout pour mes amis, j’ouvrais mon coeur sans réserve, et je prenais les coups de couteau en plein coeur. La CNV c’est certes “aimez-vous les uns les autres” mais aussi “vous faites partie de ces autres, VOUS êtes important”. La CNV m’a donc appris à utiliser ce que je savais faire intuitivement, ne plus en souffrir, et même en faire un sacré pouvoir.

Ecoutez par exemple les conférences de Marshall Rosenberg, écoutez l’espoir de construction d’une société plus douce et plus respectueuse de chacun qui en émane, écoutez sa douceur, sa patience, sa façon de ne jamais rien prendre pour lui, de toujours entendre dans la parole de l’autre la vraie demande le vrai besoin qui y est caché.
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, je me souviens aussi de l’espoir palpable dans l’immense salle où étaient réunies plus de 300 personnes pour écouter Dominic Barter parler de justice restaurative. Ceci est MON histoire avec la CNV, et oui, j’y suis très attachée.

Alors pourquoi est-ce que j’écris des textes qui l’ébranlent?

Parce que pour moi, on ne peut pas fonder le respect qu’on doit à autrui sur un résultat scientifique. J’aime les sciences, très profondément aussi (peut être d’ailleurs devrais-je après ce billet écrire son corrollaire à destination de mes amis scientifiques?) mais je ne CROIS pas en la science. Le job de la science n’est pas de dire la “vérité”, tout comme son job n’est pas prescrire le monde: on peut l’utiliser comme éclairage sur ce qu’on vit, on peut l’utiliser comme aide à la décision mais on ne peut pas lui sacrifier son être. Que serait misérable une evidence based life qui oublierait l’individu, ce qu’il vit, ce qu’il espère, ce qui l’anime?

Je ne peux pas imaginer choisir de respecter mon enfant uniquement parce que les études ont montré que c’était “bon” pour son cerveau. Je veux le respecter parce que je l’aime, parce que je veux qu’il grandisse dans cette confiance, parce que je veux qui la transmette à ses enfants et aux gens qu’il aura la chance de côtoyer. Si une étude scientifique prouvait que vous devez battre votre enfant parce que c’est bon pour ses neurones, le ferez-vous? Vous riez, je le sens. Pourtant ce n’est pas une science très différente qui a proposé il y a moins de 10 ans de dépister les futurs délinquants à la maternelle…

On me dit “les neurosciences permettent de convaincre ceux qui ne croient qu’à ça, tant mieux si tu n’en as pas besoin”

Je ne peux pas mentir, je ne sais pas mentir. Si un raisonnement est pourri, je le dis, même s’il dessert ma cause. Et actuellement il semble que la majorité de la vulgarisation des neurosciences qui est proposée au grand public dans une perspective éducative soit une arnaque intellectuelle qui repose sur une inégalité contre laquelle je me bats au quotidien: la domination des “instruits” sur les autres. Je me bats pour que les savoirs soient accessibles au plus grand nombre (ne vous y trompez pas, je ne détiens pas le quart du début de commencement de solutions, mais j’y travaille activement…), je me bats pour que les gens récupèrent le droit de discuter, de contredire, d’interroger les “sachants”, pour qu’ils puissent poser leurs questions et obtenir des réponses, sans jugement, sans commisération, sans mépris. C’est ce que nous avons commencé à faire sur les V.I.

Je ne dis pas que les neurosciences sont une arnaque, bien au contraire! Je les trouve fascinantes, elles ont ouvert un champ inespéré dans la compréhension de nous-même et de ce qui nous entoure, mais elles ne peuvent pas nous dire comment nous aimer, comment cohabiter, comment vivre. Et puis surtout, si fascinantes qu’elles sont, elles méritent une vulgarisation à leur hauteur, une vulgarisation qui rendent les gens CAPABLES, et non SOUMIS.

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