Ce que je ne sais pas

Parce que depuis quelques jours, tout le monde semble tout savoir et moi je ne comprends pas grand chose.

Edit du 23.11: A la réflexion, cet article sera évolutif. Car il y a malheureusement fort à parier que la liste va s’allonger…

 

Je ne sais pas pourquoi des gens peuvent vouloir en tuer d’autres qui ne leur ont rien fait.

Je ne sais pas pourquoi des gens qui s’ignorent peuvent soudain s’étreindre s’ils sentent leur vie en danger.

Je ne sais pas pourquoi des gens qui veulent en tuer d’autres, une ceinture d’explosifs au ventre, finissent par déclencher leur bombe à une distance qui transforme leur terrorisme en suicide.

Je ne sais pas pourquoi les gens ne hurlent pas quand ils ont peur.

Je ne sais pas pourquoi j’ai autant pleuré ce jour là, et pourquoi je continue de pleurer de l’intérieur.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde dit que ces attaques doivent être planifiée de longue date. Alors que le seul truc difficile que je vois, c’est d’avoir suffisamment de haine en soi pour tuer tant de gens.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde pense que c’est compliqué de trouver des armes, alors que ça fait des années que les journalistes ont montré comme c’était simple.

Je ne sais pas pourquoi tout le monde semble avoir oublié comme les adolescents sont enclins à être séduits par les mouvements sectaires, surtout ceux qui sont malheureux, surtout ceux qui cherchent une famille, surtout ceux que la société regarde comme des moins-que-rien.

Je ne sais pas pourquoi mon pays fait la guerre, là-bas, alors que ça fait 60 ans qu’il n’a fait la guerre que là où il pensait pouvoir gagner de l’argent.

Je ne comprends pas pourquoi on perquisitionne tellement depuis une semaine.

Je ne comprends pas pourquoi on veut renforcer un plan Vigipirate dont on sait depuis des années que sa seule utilité est de rassurer ceux qui ne veulent tuer personne.

Je ne comprends pas pourquoi on pense encore qu’enfermer les gens entre méchants peut les rendre moins méchants.

Je ne comprends pas pourquoi les jeunes de banlieues ne se sont pas plus révoltés. Pas juste contre les flics et leurs contrôles quotidiens au faciès, mais aussi contre l’injustice d’une société, qui les parque, les stigmatise, et vide leur existence de toute perspective, de tout avenir, de tout espoir.

Je ne comprends pas pourquoi notre école de la République est en train de devenir un lieu de délation. De peur que ces jeunes déracinés et désorientés puissent trouver auprès de leurs enseignants le peu de chaleur, d’écoute et de confiance qui leur permettrait de ne pas résoudre leurs problèmes à coup de kalachnikov?

Je ne comprends pas pourquoi, s’il a été possible à un père de rejoindre Daech dans l’espoir d’exfiltrer son fils, comment il se pourrait que ce ne soit pas possible s’agissant des renseignements français. Certains jours, je me dis qu’ils savaient, ou presque, et que peut être certains décident qui doit vivre ou mourir, comme lorsque Turing a déchiffré Enigma. Je les plains, et je tremble, parce que je ne suis pas sûre que ma petite vie en vaille la peine.

Je ne comprends pas pourquoi il pourrait être intéressant pour une organisation terroriste désireuse de faire son trou de tuer une centaine de personnes pour avoir le plaisir de subir une riposte à base de bombardements stratégiques de grande ampleur.

Je ne comprends pas la tête de petits garçons va-t-en guerre de nos dirigeants.

Je ne comprends pas comment on peut lutter pendant 200 ans pour la construction d’une démocratie, et la laisser mourir en une nuit.

Je ne comprends pas pourquoi nous ne sommes pas meilleurs que ceux qui nous ont précédés. Je ne comprends pas pourquoi personne ne semble voir ça.

Je ne comprends pas pourquoi nous refaisons toujours les mêmes erreurs.

Je ne comprends pas pourquoi nous n’entendons pas ceux qui appellent à une action joyeuse, heureuse, volontaire, responsable, consciente, déterminée, citoyenne. Pourquoi nous n’entendons que les oiseaux de morts.

Je ne comprends pas pourquoi nos portes ne sont pas “ouvertes” pour les migrants.

Je ne comprends pas pourquoi nous devrions sacrifier notre existence à notre sécurité. A ces enfants qui traversent des ravins à l’autre bout du monde pour aller à l’école, leur demande-t-on de rester analphabètes chez eux, mais en vie?

Je ne comprends pas pourquoi nous devrions croire que ces tueurs en veulent à notre “mode de vie” nous qui avons des années durant colonisé, asservi, confisqué, pillé, déstructuré, commandé, tué, bien loin de chez nous. Nous qui continuons à affamer l’Afrique, à vendre des armes et des machines de guerre au plus offrant, nous qui nous habillons du travail des enfants, et payons notre prétendue indépendance énergétique de l’exploitation à mort de milliers de travailleurs des mines d’uranium et de leur famille.

Je ne comprends pas pourquoi notre laïcité ne met pas tout en oeuvre pour protéger les musulmans de France, menacés dans leur liberté d’exercer paisiblement leur religion.

Je ne comprends pas pourquoi nous leur demandons de se désolidariser. Alors qu’ils sont les premiers à lutter chaque jour contre les fanatiques. Les catholiques français ont-ils du se désolidariser pour les crimes de Franco?

Je ne comprends pas pourquoi nous comprenons pas le désir d’appartenance, de réalisation de soi, de reconnaissance, de ces jeunes qui partent à l’autre bout du monde trouver dans l’instinct de mort le souffle de vie que nous n’avons pas su leur donner.

Je ne comprends pas pourquoi nous refusons d’agir en adultes responsables.

Je ne comprends pas quel monde nous sommes en train de construire.

Je ne comprends pas pourquoi mon pays se considère en guerre aujourd’hui plus qu’en janvier dernier.

Je ne comprends rien.

 

 

Standard

La médecine du Moyen Age doit retourner d’où elle vient.

Je me souviens avec précision de la première fois que j’ai lu sur le forum E-carabin les premières déclarations d’étudiants en médecine faisant état d’examens vaginaux/rectaux réalisés sans consentement sur des patient-e-s anesthésié-e-s. Ecoeurement, colère, indignation, j’avais gagné une bonne insomnie: Comment celles et ceux entre les mains de qui je remettais ma vie pouvaient se permettre de profaner ainsi mon corps inconscient? Suffisait-il qu’ils jettent sur moi l’immensité verte des champs chirurgicaux pour transformer mon être en un vulgaire tas de chairs et de miasmes, moins qu’un mannequin d’entraînement dont on respecterait (au moins!) le coût exorbitant?

C’est de cette colère et de cette indignation que tremblaient mes mains lorsque j’ai écrit ce tweet, qui devait ouvrir la voie à la mobilisation #TVsousAG contre la réalisation des touchers vaginaux à but de formation des médecins sans consentement des patients.

Près d’un an après, les résultats sont considérables, au delà de tout ce que nous aurions pu espérer au moment où est parue la tribune que j’ai cosigné avec Clara De Bort et Marie Hélène Lahaye. Des milliers de personnes indignées, des dizaines d’articles de presse consacrés au sujet, plusieurs documentaires, des enquêtes montrant qu’il ne s’agissait en rien d’une pratique anecdotique, une pétition réunissant plus de 7000 personnes. La semaine dernière, la Ministre de la Santé Marisol Touraine a annoncé les premières mesures visant à lutter activement contre cette pratique scandaleuse, bien résolue à y mettre un terme.

Pour autant, chaque fois que nous nous plongeons dans les réactions d’une quantité de médecins qui s’expriment sur les réseaux sociaux , il nous semble que le chemin à parcourir est toujours considérable.

On me dit que notre combat salit l’image de la médecine, je réponds que ce sont ces médecins irrespectueux qui la salissent.

On me dit que notre combat oublie les médecins bienveillants, qui sont eux-mêmes chaque jour exposés à cette violence, je leur dis que ce sont eux (et leur action, et l’espoir qui nous ont donné) qui nous permis de crier l’inadmissible.

On me dit que les commentaires sur Internet peuvent avoir été écrit par n’importe qui, que je ne prends que des exemples qui accablent la profession, je vous réponds lisez ceci

Ceci, c’est le texte d’une médecin, ordinaire, qui assume ses propos en son nom, et revendique haut et fort la pratique des touchers intimes sans consentement. Je l’ai choisi car à lui seul, il regroupe tout ce que nous avons entendu depuis des mois, tout ce à quoi nous avons patiemment répondu, tout ce que nous avons combattu. Voici ses arguments:

1- Nous ne faisons pas ça par plaisir car en réalité votre corps nous dégoûte. 

“Aller fourrer ton doigt dans l’intérieur d’une personne que tu ne connais pas, pour y sentir ou palper quelque chose que tu ne connais pas non plus, c’est une situation qu’on recherche frénétiquement à éviter le plus possible dans ses jeunes années d’études”

Votre plaisir ou déplaisir ne nous regarde pas! Si nous vous dégoûtons, changez de métier! Je refuse d’avoir honte de posséder une vulve, ou un anus. Détestez nous si cela vous chante, mais respectez-nous, toujours, inconditionnellement! 

2- Nous mentons pour le bien des gens.

“Il est vrai que c’est là alors l’occasion de ressentir la dureté d’une tumeur, son adhérence aux organes adjacents, sa fixité, et le sang qui se trouve sur tes doigts au retrait.  En gros, c’est pas une sensation géniale du tout. Par contre elle est relativement inoubliable, et s’apprend en quelques clics de doigts.  Et tout ceci sans ennuyer le ou la patiente, puisqu’il vient d’être endormi par l’anesthésiste en vue de son intervention.”

“Quelle vérité expliquer au malade?  Imaginez un instant un jeune médecin  en formation s’adressant ainsi à un patient : bonjour Monsieur, bonjour Madame, en fait on sait que vous avez un cancer du rectum, et moi j’ai besoin d’apprendre, donc si vous voulez bien est-ce que je peux vous refaire le toucher rectal, juste pour sentir comment est une tumeur, parce que moi il faut que je sache pour la prochaine fois, quand je serai un grand docteur tout seul dans mon cabinet”

“Quand le malade est éveillé, et consentant au toucher, la plupart du temps, il n’a pas conscience que le jeune médecin l’examine, non pour établir un diagnostic, mais pour apprendre.”

Vous vous croyez forts parce que vous parlez sans trembler de cancer, du désespoir des gens qui se savent condamnés, de la puanteur de la mort, et de son obscénité. Vous vous croyez si forts que vous nous tenez dans l’ignorance, que vous bafouez notre statut de personne et notre droit au respect. De quoi croyez-vous nous protéger lorsque vous nous mentez? De la vérité? Ou de votre propre lâcheté?

3- Pour nous un nez, c’est comme un vagin. C’est vous qui êtes des pervers-es.

“Pour un médecin, l’intérieur, ce n’est pas différent de l’extérieur. Un orifice interne s’explore aussi naturellement que la peau, que la bouche, que le nez. […]Étant donné que nous touchons l’extérieur et l’intérieur des patients, on peut nous accuser de tout un tas de choses fantasmatiques. Mais nous ne fantasmons pas. En revanche l’interprétation qui est faite de nos gestes pose problème.”

Pour vous, peut être; pour nous NON. Votre vérité, votre vécu, n’est pas plus légitime que le nôtre. Si JE me sens agressée, TU dois changer ton comportement. Si JE me sens violée, TU dois arrêter. Si JE dis NON, TU dois me respecter.

4- Nous sommes des être supérieurs, vous nous devez soumission.

“Notre métier, le seul au monde, nous autorise à toucher autrui nu, et pour bien faire, nous devons absolument éduquer notre toucher.”

“Ce geste réalisé par un étudiant en médecine juste pour apprendre peut paraître agressif dans tous les cas, que le patient dorme ou non. Mais il peut aussi sauver des vies…”

Ce n’est pas votre “métier” qui vous autorise à me toucher nue, mais MOI seule. Comment pouvez-vous prétendre sauver ma vie alors que vous me mentez, vous me menacez, vous me déniez, vous me profanez et m’insultez.

Ma vie vaudrait-elle plus que mon existence?

La mobilisation continue, la bienveillance des médecins que j’ai eu la chance de rencontrer m’accompagne, ma colère accumulée auprès des nombreuses confidences que nous avons recueillies aussi, plus que jamais, je vous invite à faire entendre votre voix.

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