Mon racisme, mon classisme, ma violence éducative

Hier soir, Libé a publié un éditorial sur le thème “c’est pas vrai, on n’est pas racistes”, un contrepoint développé depuis des mois par tout un ensemble de politiques, intellectuels, journalistes, j’en passe. Si la question n’était pas si grave, j’y verrais volontiers une proximité avec les querelles enfantines, qui à l’accusation “Elle m’a tapé!!!”, se voit répondre “C’est pas vrai, je l’ai pas fait exprès!”.

Je ne suis pas philosophe, donc incapable de disserter de la justice, de l’intentionnalité et de l’intersubjectivité. En revanche, ma (trop) grande expérience parentale de ce genre de conflits me dit qu’ils ne sont jamais simples à résoudre, ne serait-ce que parce que deux vérités incompatibles coexistent: les premiers ont besoin que leur agression soit reconnue, et c’est légitime. Les autres refusent que leurs actes soient qualifiés sans tenir compte de leurs intentions, et c’est légitime aussi. Le problème avec le racisme, c’est que c’est toujours les mêmes qui prennent les coups dans la gueule depuis des siècles, alors forcément, ils en ont un peu marre de devoir compatir avec leurs agresseurs, fussent-ils involontaires.

Mais je ne suis pas une personne racisée, je ne m’avancerai donc pas plus loin dans mes supputations hasardeuses sur la réalité de leur quotidien. En revanche, je suis une personne qui a souvent désiré contribuer à la lutte contre le racisme, et de ce point de vue là, j’ai envie de me demander comment on a pu en arriver là. Comment est-ce que des gens “de gauche”, qui ont – en principe – choisi d’inscrire leur idéal politique dans l’avènement d’un monde plus juste, moins inégal, moins discriminant en soient réduits à développer ce genre d’argumentaire immature.

La première fois que j’ai voulu lutter contre le racisme, j’avais 13 ans. Le Front National avait été élu à la mairie de Vitrolles et ça me faisait très peur, moi qui m’était jurée à 5 ans de quitter le pays le jour où Le Pen serait Président. Leur discours sur la préférence nationale, la censure des journaux dans les bibliothèques municipales, je trouvais tout ça nauséabond et indigne de notre pays. Moi j’écoutais Noir Désir, je rêvais d’un monde où quelques soient nos origines et notre couleur de peau, nous pourrions vivre en frères et soeurs. Pourtant chaque matin, je collais à grand renfort d’eau et de gel les quelques frisettes que formaient mes cheveux et j’évitais soigneusement de m’habiller en blanc pour ne pas faire ressortir la carnation de ma peau – très légèrement hâlée – et qu’on me prenne pour une arabe. Le racisme m’habitait déjà.

A 15 ans, je décidais de rejoindre une association anti-raciste, parce que j’avais très envie de prendre ma part dans la construction d’un monde nouveau et que j’en avais un peu marre de m’en tenir à réclamer d’avoir plus souvent des frites au self. C’est comme ça que j’ai assisté à une réunion du MRAP, invitée par trois filles d’une autre seconde de mon lycée qui y étaient adhérentes. Ce fut ma dernière réunion. Mon cerveau s’est bloqué au moment même où un des vieux-en-cheveux-longs de la réunion a aligné les mots “ces gens-là” pour parler des personnes racisées. Personne n’a vraiment compris pourquoi j’ai pris la mouche pour “si peu”, et je n’avais pas les mots pour l’expliquer. Mais pour moi, faire de la lutte contre le racisme en disant “ces gens-là”, ça n’allait pas être possible.

Alors j’ai décidé de traîner ma couenne à SOS racisme. Un type qui m’appelait “camarade” m’avait filé un rendez-vous à Denfert. Pour la provinciale que j’étais, rien que ça, c’était hyper excitant. Il m’a emmené dans un amphi de la Sorbonne pour assister à leur réunion. A deux doigts de défaillir de bonheur, je me sentais au centre de l’Univers. Et puis on m’a distribué un “argumentaire”, un truc pour répondre aux arguments des “racistes” avec des chiffres et tout et tout. En gros, à ceux qui disaient qu’il fallait renvoyer les étrangers chez eux parce qu’ils mangeaient le pain des français, il fallait répondre en taux de PIB pour montrer que les étrangers étaient une “richesse”. Re-blocage cérébral, pas de chance. C’était ça leur argumentaire anti-raciste? Dire qu’on gardait les étrangers juste parce qu’ils étaient “rentables”? Ciao la compagnie. Ciao mon idéalisme aussi.

Ce qui ne m’empêchait pas de militer activement, vu le formidable terrain d’expérimentation que m’offrait la plupart des repas de familles et les insanités que proférait régulièrement un grand père très droitier. Mais je ne bronchais pas quand la mère d’une copine disait que les arabes sentaient bizarre “à cause de ce qu’ils mangeaient”, pas plus que je ne réagissais quand un cousin avançait que les hommes ne pouvaient pas être violés “parce qu’un homme, quand ça veut pas ça veut pas” ou que les lesbiennes ne faisaient pas “vraiment” l’amour parce qu’elles n’avaient pas de pénis. Le racisme, la culture du viol et l’homophobie étaient en moi.

En réalité, je m’interroge (et j’invite une partie de nos politiques à faire de même): Comment peut-on avoir la certitude de combattre activement ce qui nous habite en réalité profondément?

Si je me défends d’être raciste après ce que je viens de vous confier (et qui, malgré mes efforts, continue de s’incarner dans mon quotidien), suis-je réellement plus crédible qu’une Marine le Pen qui menace de traîner en diffamation quiconque dirait que son parti est raciste?

Je sais que certain-e-s d’entre vous vont vouloir me rassurer: “mais non, toi tu n’es pas comme ELLE, toi tu n’es pas VRAIMENT raciste”. Pourtant, je vous l’assure, je n’ai pas besoin d’être rassurée, la seule chose qui peut différencier mon racisme de celui de Marine Le Pen est ma volonté d’en prendre conscience, ma résolution de ne pas le nier autant que possible et de considérer qu’il conditionne potentiellement une partie de mes actes et qu’à ce titre, je dois être vigilante.

En France, être raciste est une insulte, c’est même un délit. Il me semble que beaucoup s’accorderont à dire que c’est une bonne chose (par permet de punir des discriminations à l’embauche, au logement, … ou d’aggraver les circonstances d’une agression) mais peut être en même temps une formidable hypocrisie… car en renvoyant ce terme au seul domaine du pénal, on s’interdit de voir à quel point il est ordinaire et étendu.

J’ai une hypothèse explicative pour ça (n’en déplaise à Manuel Valls, expliquer n’est pas excuser), peut être les sociologues pourront me dire si elle est un tant soit peu pertinente ou juste d’une banalité profonde. La société dans laquelle nous vivons est imprégnée de ce que certains ont pu appeler la “pensée managériale”, qui donne part belle aux décisions des individus, à leur libre-arbitre, aux “projets” qu’ils élaborent, aux objectifs qu’ils se donnent, à l’évaluation qu’ils faudra en faire. Dans le domaine de l’éducation que je connais un tout petit peu mieux, le sociologue Gérard Neyrand a montré de quelle façon cette façon de voir a totalement bouleversé les actions de soutien à la parentalité et a conduit en particulier à nier les influences sociales, les inégalités qui les accompagnent et finalement à stigmatiser les parents des milieux populaires arguant que ne pas avoir d’argent, de logement, de perspectives d’avenir, de travail, de reconnaissance sociale, ne pouvait en aucun cas être une “excuse” (ni même une explication) à leur “démission parentale” et aux éventuels écarts de conduite des enfants.

Avec l’idéologie managériale, nous avons acquis la certitude de notre autonomie, de notre capacité d’auto-détermination, de notre libre arbitre absolu. Cette vision n’est plus depuis longtemps cantonnée à l’entreprise et je la soupçonne même d’être en très bonne place dans tout ce qui a trait au développement personnel. Hier encore, je lisais sur facebook à propos du fameux exemple de la grenouille dans la casserole d’eau qui se fait griller parce que la température monte peu à peu: “ce n’est pas l’eau chaude qui a tué la grenouille, c’est son incapacité à réagir à temps”. Dans cette vision là, l’individu est seul responsable de sa propre existence, l’individu fait seul son bonheur ou son malheur, pointer l’environnement est irresponsable, quand on veut on peut, tout est une question de priorités, ça ne vous rappelle rien cette petite musique d’ambiance sociale? L’idée pourrait paraître chouette (quoique) si elle n’était pas très incomplète. Quoiqu’on fasse, le groupe dans lequel nous grandissons modèle notre vision du monde, nos représentations, jusqu’à nos réflexes les plus primaires.

Quand mon père a souhaité devenir végétarien pour ne plus être responsable du meurtre d’animaux et qu’il continuait à saliver abondamment en sentant l’odeur du poulet rôti, il n’était pas vraiment libre.

Quand mes ami-e-s militent pour l’abolition des notes à l’école et s’en reviennent les joues rouges de plaisir parce qu’elles ont validé leur MOOC en un temps record, illes ne sont pas vraiment libres.

Quand je vois le regard condescendant d’un gauchiste sur l’adolescente de 14 ans qui a décidé de faire son stage de 3ème comme serveuse dans un bar, je ne vois pas le regard d’un homme vraiment libre.

Quand mes ami-e-s  s’engagent en faveur de la non violence éducative et qu’elles sentent monter une énorme envie de donner une fessée à cet enfant qui a traversé la route en courant sans regarder ni attendre un signal, elles ne sont pas vraiment libres.

Quand les beaux jours reviennent et avec eux l’envie de sortir les jupes du placard, et que j’inflige à mes jambes le feu du rasoir avant d’exposer mes jambes aux regards, je ne suis pas vraiment libre.

Tous les enfants grandissent et sont impactés par ces normes, ces valeurs, ces tabous qui sont ceux de leur groupe, des sociétés dans lesquelles ils sont inclus. On ne les apprend pas comme on réciterait une leçon, ils nous sont imprimés dans notre corps, nos émotions, nos sensations, nos désirs, notre grille de lecture du monde. En France, nous grandissons souvent dans le racisme, le sexisme, la norme hétérosexuelle et cis-genre, l’âgisme, la violence éducative et institutionnelle, le spécisme, le validisme, le classisme, j’en oublie évidemment…

 

Tous ces combats ne seront pas les nôtres, parce que les journées ne comptent que 24H, parce que nous ne sommes pas toujours légitimes pour les mener, parce qu’il y a un temps pour les luttes et un temps pour prendre soin de soi. Loin de moi l’idée d’appeler les humains blancs bourgeois et valides à sauver le monde, ils ont bien trop souvent tenté de le faire plutôt que de balayer devant leur porte et pour des résultats plus que contestables, j’appelle simplement chacun à faire sa part.

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